Crème solaire: Protéger sa peau ou l’environnement… Faut-il choisir ?

POLLUTION Bon nombre de crèmes solaires, par les filtres chimiques qu’elles utilisent pour contrer les rayons UV, nuisent aux écosystèmes marins et aux coraux en particulier. Hawaï interdira ainsi en 2021 bon nombre de ces crèmes. Mais les dermatologues grondent…

Fabrice Pouliquen

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L'Etat d'Hawaï aux Etats-Unis interdira en 2021 les crèmes solaires contenant de l’oxybenzone et de l’octinoxate, deux filtres chimiques jugés impactant pour l'environnement.
L'Etat d'Hawaï aux Etats-Unis interdira en 2021 les crèmes solaires contenant de l’oxybenzone et de l’octinoxate, deux filtres chimiques jugés impactant pour l'environnement. — DURAND FLORENCE/SIPA
  • Début juillet, le gouverneur de Hawaï a adopté une loi interdisant, à horizon 2021, les crèmes solaires contenant de l’oxybenzone et l’octinoxate, deux filtres chimiques qui favorisent le blanchiment des coraux.
  • Cette problématique monte à mesure que des études pointent l’effet des crèmes solaires sur les écosystèmes marins. Mais les crèmes alternatives, utilisant des filtres minéraux présents à l’état naturel, ont aussi leur biais.
  • Laurence Coiffard, professeur en galénique et cosmétologie à l’université de Nantes, invite à combattre la tendance de l’industrie cosmétique à mettre des filtres chimiques dans un grand nombre de produits mêmes lorsqu’ils ne sont pas indispensables.

 

 

 

C’est un peu le grand dilemme du vacancier soucieux de protéger l’environnement tout en profitant de la plage. Forcément, il faudra passer par l’étape « crème solaire » pour se protéger tant des coups de soleil que des cancers cutanés et du vieillissement prématuré de la peau. Mais en allant vous baigner, vous laisserez une partie de cette crème dans les mers et océans. « 25.000 tonnes de crème solaire sont utilisées chaque année dans le monde, soit 0,8 litre chaque seconde, commence Nicolas Imbert, directeur de l’ONG Green Cross France. Or une partie de cette crème reste dans l’eau après la baignade. « Jusqu’à un quart de la quantité étalée », note l'expert.

Un facteur de blanchiment du corail ?

Et pour ça, les écosystèmes marins ne vous diront pas merci. L’impact sur l’environnement des molécules contenues dans les crèmes solaires est de plus en plus connu. Sur les coraux en particulier. Nicolas Imbert cite deux études. Celle de chercheurs de l’université des Marches à Ancôme (Italie), publiée en 2008, et celle de l’université de Tel Aviv (Israël) datée de 2015. L’ oxybenzone est particulièrement pointé du doigt.

Ce filtre chimique est utilisé dans certaines crèmes pour contrer les rayons UV. Mais il a aussi pour conséquence de favoriser le blanchiment des coraux. Ce phénomène de dépérissement est plus souvent attribué à l’augmentation de la température des océans ou des pollutions. L’oxybenzone n’arrangerait rien. Ce composant favorise déjà la propagation d’un virus chez les zooxanthelles, des micro-algues dont se nourrissent les coraux. Quand la micro-algue meurt, le corail blanchit et dépérit.

L’oxybenzone aurait aussi des conséquences directes sur les coraux selon les chercheurs de Tel-Aviv. « Les chercheurs ont trouvé que l’oxybenzone rendrait le blanchiment possible à des températures de l’eau plus basse, détaille l’étude. Elle endommagerait aussi l’ADN des coraux, les stérilisant et conduisant à terme à leur mort. L’oxybenzone modifierait enfin les hormones endocriniennes des larves du corail, ce qui conduit les jeunes coraux à s’étouffer dans leurs propres squelettes.

Hawaï interdira en 2021 toute une série de crèmes solaires

Aux Etats-Unis, le sujet est pris au sérieux. Le 3 juillet dernier, le gouverneur de Hawaï, David Ige, a signé une loi interdisant la vente de crèmes solaires contenant de l’oxybenzone et l’ octinoxate, un autre de ces filtres chimiques incriminés. La mesure sera effective le 1er janvier 2021 et « interdira au moins 70 % des crèmes solaires actuellement sur le marché », évalue la revue scientifique Chemistry World.

« C’est la première fois qu’un Etat américain va aussi loin en allant jusqu’à interdire la commercialisation de crèmes solaires, se félicite Nicolas Imbert. Mais depuis dix ans déjà, dans les parcs naturels américains comme ceux de Basse Californie, au Mexique, les crèmes néfastes à l’environnement sont interdites et les gardiens veillent à les confisquer et à fournir celles recommandées. »

Et en France ? « La prise de conscience est encore émergente et très timide », poursuit le directeur de Green Cross France. Pourtant, les crèmes solaires pourraient aussi avoir des impacts sur les écosystèmes marins des zones côtières où il y a peu de profondeurs. « Comme en Méditerranée, dans le golfe d’Arcachon ou celui du Morbihan, poursuit Nicolas Imbert. Une densité trop forte de crème solaire à un endroit donné conduit à changer les caractéristiques sexuelles secondaires d’une population de sardines. » On parle à ce jour de suspicion. La science doit encore creuser.

Les crèmes à filtres minéraux, pas la panacée

Mais existe-t-il au moins des alternatives aux crèmes solaires utilisant des filtres UV chimiques ? C’est bien là tout le débat. Une panoplie de crèmes solaires estampillés bio existe sur le marché. Les filtres chimiques y sont remplacés par des filtres minéraux, présents à l’état naturel. Le dioxyde de titane et l ’oxyde zinc, typiquement. Contrairement aux filtres chimiques, qui « transforment » les rayons UV dans la peau en rayon non-nocifs, les filtres minéraux agissent comme un miroir en reflétant les rayons UV sans les laisser pénétrer dans la peau.

Le hic, « c’est que beaucoup de fabricants ont profité d’un vide législatif pour introduire des filtres organiques sous forme de nanoparticules pour que la crème soit plus simple à étaler ou ne laisse pas des traces blanches sur la peau, raconte Nicolas Imbert. Mais ces nanoparticules peuvent potentiellement franchir les barrières biologiques -se retrouver dans le sang par exemple- et présenter des risques sanitaires. On n’en connaît pas très bien encore l’impact aujourd’hui. »

Le directeur de Green Cross France assure tout de même qu’il est possible de dénicher une crème solaire alliant protection de la peau et de l’environnement. « Des marques aussi diverses que Algorethm, Acorelle, Evoa ou Seventy One Percent ont développé des crèmes efficaces, agréables et qui préservent le littoral », explique-t-il.

Contactée par 20 Minutes, Laurence Coiffard, professeure en galénique et cosmétologie à l’université de Nantes, est bien plus sceptique sur l’efficacité des crèmes solaires à filtres organiques : « Celles qui utilisent une préparation exclusivement minérale ont des niveaux de protection contre le soleil bien inférieurs aux crèmes utilisant des filtres chimiques. Il est impossible par exemple d’avoir un indice 50 avec ce type de crème. »

« Combattre les filtres chimiques là où ils ne sont pas nécessaires »

A Hawaï, certains dermatologues s’élèvent ainsi contre l’interdiction prochaine des crèmes solaires contenant de l’oxybenzone et l’octinoxate de crainte qu’elle éloigne les gens de la crème solaire dans un Etat qui enregistre déjà à ce jour des taux très élevés de cancer de la peau et de mélanome. Laurence Coiffard se range dans ce camp-là. Pour l’universitaire, la priorité n’est pas d’interdire les filtres chimiques là où ils sont indispensables. « Et c’est le cas des crèmes solaires, précise-t-elle. Les fabricants ont d’ailleurs beaucoup amélioré ces dernières années la résistance à l’eau de leurs produits. Ils se diluent beaucoup moins. »

Laurence Coiffard attire bien plus l’attention, en revanche, sur la tendance de l’industrie cosmétique à mettre ces filtres chimiques partout, « y compris dans des produits où ils ne sont absolument pas indispensables, déplore-t-elle. Les gels douche, les crèmes de jour, le fond de teint, les parfums… Bien souvent, ces filtres ne visent pas à protéger la peau, mais le produit. Sa couleur, son odeur… »

Etre attentif au nombre de composants

Mais pour ce qui est de la crème solaire, à l’heure de la choisir, Laurence Coiffard invite à se focaliser sur le critère prioritaire de l’indice de protection. « Pour un bébé de moins de trois ans, il n’y a pas de questions à se poser : on ne l’expose pas au soleil, conseille-t-elle. Pour les enfants de plus de trois ans et les adultes à la peau sensibles, il faut opter au minimum pour de l’indice 50. Et pas de crèmes à filtres minéraux."

Et pour avoir un impact minimal sur l’environnement, l’universitaire invite à choisir la crème qui contient un nombre raisonnable de composants. « Soit une vingtaine, estime-t-elle. C’est une autre dérive actuelle de l’industrie cosmétique : bon nombre de leurs formules renferment un nombre bien trop important d’ingrédients. » C’est l’objet du dernier post publié sur Regard sur les cosmétiques, le blog qu’alimente Laurence Coiffard avec la dermatologue Céline Couteau. Il tire à boulets rouges sur un produit de protection solaire comportant pas moins 101 ingrédients !

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