Animaux obligés de vivre la nuit: «L'être humain ne fait rien pour cohabiter avec les autres espèces»

INTERVIEW Selon une étude publiée dans la revue «Science», notre expansion a obligé de nombreux animaux à adopter un mode de vie nocturne...

T.L.G.

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De nombreux mammifères vivent la nuit à cause des activités humaines. (Illustration)
De nombreux mammifères vivent la nuit à cause des activités humaines. (Illustration) — Pixabay/skeeze
  • Selon une étude publiée dans la revue Science, l'activité humaine oblige les mamifères à adopter un mode de vie nocturne.
  • 20 Minutes a interrogé François Moutou, président d’honneur de la Société française pour l’étude et la protection des mammifères.

Une fois encore, l’homme accusé de saccager la planète. Selon une étude publiée vendredi dans la revue Science, notre expansion a obligé de nombreux animaux à adopter un mode de vie nocturne. « La réponse des animaux est forte, quelle que soit la nature du dérangement que nous provoquons, et pas seulement lorsque nous mettons leur vie en danger. Cela suggère que notre seule présence suffit à perturber leurs modes de vie traditionnels », écrit Kaitlyn Gaynor, du département des sciences environnementales de l’université de Berkeley (USA).

Pour éviter les humains, et survivre, les 62 espèces de mammifères étudiées ont ainsi décalé leur rythme d’activité naturelle, passant du jour à l’obscurité. Pour parler de ce bouleversement, 20 Minutes a interrogé François Moutou, président d’honneur de la Société française pour l’étude et la protection des mammifères.

On sait que l’homme a un impact négatif sur les autres espèces. Cette étude révèle que la seule présence humaine met en danger la vie des autres mammifères. Cela vous étonne ?

C’est un peu nouveau, mais pas surprenant quand on imagine que notre démographie continue de croître à un rythme sans équivalent. La présence humaine, par l’élevage, les transports, l’agriculture, empiète jour après jour sur des domaines occupés jusqu’ici tranquillement par la faune. Pour nourrir les milliards d’êtres humains, nous envahissons progressivement tous les espaces disponibles.

Pourquoi les animaux se réfugient-ils de plus en plus dans la nuit ?

Dans leur malheur, les animaux ont une chance : nous sommes une espèce diurne. Nous avons peur du noir, les enfants comme les adultes. Nos activités diminuent quand il fait nuit, notre vue diminue, et nos autres sens sont peu développés. Les autres mammifères ont développé des sens différents des nôtres, l’odorat, l’ouïe, etc. Traditionnellement, les autres mammifères sont davantage crépusculaires, avec des activités en fin de nuit-début de journée, et une autre phase en fin de jour. Quand ils sont tranquilles, ils ont une période de repos, surtout quand il fait chaud, au milieu de la journée et une autre au milieu de la nuit. L’activité humaine les pousse à vivre plus tard le soir, et s’arrêter plus vite le matin, c’est-à-dire à concentrer leur activité sur une période assez courte.

L’étude montre que ce bouleversement touche tous les continents, et de très nombreuses espèces, de l’ours maltais à l’ours brun d’Alaska en passant par le léopard du Gabon…

Oui, car l’homme est partout ! Il existe peu de milieux que nous n’avons pas envahis. L’étude américaine se concentre sur 62 ou 63 espèces, de l’opossum, qui pèse 1 kg, à l’éléphant d’Afrique de plus de 5 tonnes. Ce n’est pas évident de comparer les deux, et il faudrait affiner ces résultats car c’est un petit échantillon comparé aux 5.000 espèces de mammifères. On ne peut pas faire aujourd’hui une règle de base, mais on sait que la présence humaine interfère négativement.

Quelles conséquences ce changement peut-il avoir sur ces espèces ?

Les auteurs de l’étude estiment que cette évolution nocturne va poser un certain nombre de questions pour les animaux : des problèmes de déplacement, de communication, de choix alimentaires, de sécurité face aux prédateurs, etc. Cette partie est intéressante mais hypothétique. Il faudrait attendre plusieurs générations pour tirer des conclusions.

Et il est possible que les animaux nous surprennent par leur capacité d’adaptation. Mais le risque, c’est que s’ils ne s’adaptent pas, ils peuvent disparaître. Un exemple avec une espèce pas citée par l’étude : le guépard africain. Pour éviter la compétition avec les lions et les hyènes, le guépard chasse quand il fait jour et chaud, quand les autres félins font la sieste. Si on l’oblige à devenir plus crépusculaire ou nocturne, sa survie sera encore plus difficile. Autre exemple avec les grands singes, qui sont diurnes comme nous, et pas capables de s’adapter à la nuit. Si on limite leur tranche horaire, ils auront du mal à se nourrir, à développer leurs activités sociales. Et cela ne fera qu’accélérer la pression qui pèse sur eux.

Une fois de plus, les prévisions sont sombres…

On l’a vu pendant la COP 21, on ne parle que d’Homo sapiens. Pas un mot sur les autres millions d’espèces avec lesquelles on cohabite. L’être humain ne fait rien pour intégrer, s’associer ou cohabiter avec les autres espèces.