La fronde anti-éolienne ne faiblit pas en France

ENERGIE « Des associations de lutte contre les projets éoliens se créent quasi toutes les semaines », assure-t-on à la Fédération environnementale durable. Au point de mettre en péril une filière souvent perçue comme l’un des piliers de la transition énergétique ?….

Fabrice Pouliquen

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Un parc éolien à Plomodiern dans le Finistère.
Un parc éolien à Plomodiern dans le Finistère. — LOIC VENANCE / AFP
  • En France, 70 % des projets éoliens sont l’objet de recours juridique au motif, le plus souvent, que ces longues tiges en métal coiffées de pales dégradent le paysage.
  • Cette fronde anti-éolienne freine le développement de la filière. En France, un projet voit le jour au bout de sept à neuf ans quand il en faut trois à quatre ans en Allemagne.
  • Pour autant, la France garde des objectifs ambitieux sur l’énergie éolienne, considérée comme l’un des piliers de la transition énergétique. Aux 6.000 existantes pourraient s’ajouter 4.000 de plus à l’horizon 2023. Une étape seulement.

Marsanne, dans la Drome, la forêt des Colettes dans l’Allier, Mazinghien dans le Nord, Saint-Julien-en-Bauchêne en Hautes-Alpes… Remonter la page Facebook de la Fédération environnementale durable (FED), c’est faire un drôle de tour de France : celui des oppositions aux projets de parcs éoliens.

Articles de presse, appels à signer une pétition ou à participer à la prochaine manifestation… La FED ne manque jamais de relayer les actualités des 1.500 associations luttant contre l’éolien en France qu’elle fédère. Vents de colère, sa cousine, fait exactement de même.

Une injure à nos paysages ?

Cela donne des fils d’actualité bien remplis et une certaine idée de la fronde anti-éoliennes. « Le mouvement prend beaucoup d’ampleur, des associations se créent pratiquement toutes les semaines, assure Jean-Louis Butré, président de la FED, qui enchaîne les manifestations les week-ends. « Montmorillon, Chartes et La Rochelle pour les dernières, précise-t-il. Début 2010, moins de 40 % des projets de parc éolien terrestre étaient l’objet d’un recours. C’est 70 % aujourd’hui. » Sébastien Lecornu, secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique, donnait le même ratio dans une interview aux Echos en janvier dernier.

Bien souvent, c’est à « la sauvegarde du patrimoine » que crient les « anti », ces longues tiges en métal coiffées de pales étant dépeintes comme des verrues au milieu de la campagne française. « C’est du vandalisme sur nos paysages, un scandale incroyable », s’insurge ainsi Michel Rousseau, président de l’association PPEBP (Protection des paysages environnement entre Beauce et Perche) vent debout contre un projet de parc éolien à la limite de la commune de Saint-Denis-des-Puits (Eure-et-Loir). « Les éoliennes seraient à 25 km à vol d’oiseau de la cathédrale de Chartes classée au patrimoine mondial de l’Unesco, poursuit-il. Vous imaginez cette cathédrale au milieu de ces mâts de 150 mètres de haut ? »

Une opposition « quasi-systématique »

Au fil de la discussion, Michel Rousseau égrène aussi d’autres nuisances remontées par ceux qui vivent déjà à proximité d’éoliennes : « le bruit des pâles », « le clignotement perturbant des lumières sur les mâts la nuit », les « impacts sur les oiseaux », les « risques sur la santé »… Il ne se dit pas pour autant fermé aux énergies renouvelables et ne s’oppose pas avec la même vigueur aux parcs éoliens qui ont poussé ces dernières années non loin de là, le long de l’autoroute qui mène à Orléans ou de la ligne TGV. « Il n’y a pas d’habitations là-bas », indique-t-il.

Jean-Louis Butré, lui, est plus radical. La FED qu’il préside demande un moratoire immédiat sur l’éolien en France et multiplie les recours juridiques. Sur son site Internet, la fédération met d’ailleurs en ligne le kit complet pour lutter contre les projets éoliens.

La posture a le don d’agacer France Energie éolienne (FEE) et le Syndicat des énergies renouvelables (SER), deux fédérations d’entreprises du secteur des énergies renouvelables. « Tout est attaqué, observe Marion Lettry, déléguée générale adjointe de la SER. Les projets de parcs comme les textes réglementaires qui organisent la filière au niveau national voire européen. »

« Ce dogmatisme est peu propice à la discussion, regrette Mattias Vandenbulcke, responsable de la communication à la FEE. Les projets éoliens sont pourtant très encadrés en France, et heureusement. On ne peut pas implanter une éolienne à moins de 500 mètres d’une habitation par exemple et les normes accoustiques sont très sévères. » La FEE reconnaît malgré tout qu’il y a parfois des mauvais projets et que des recours sont justifiés. « Mais pas tous », reprend Mattias Vandenbulcke qui reproche alors à la FED de ne jamais faire le tri.

Sept à neuf ans pour faire aboutir un projet en France

La stratégie n’a pas permis à ce jour de sonner le glas des éoliennes en France. On en compte aujourd’hui 6.000 éparpillées sur le territoire pour une capacité installée de 12.000 mégawatts (MW). « Après un ralentissement entre 2011 et 2013, le rythme des installations a repris pour atteindre aujourd’hui 1.500 mégawatts installés chaque année, indique Marion Lettry. Cela représente un peu moins d’un millier de nouvelles éoliennes par an. »

En revanche, ces recours à la pelle freinent le développement de la filière. « En France, un projet voit le jour au bout de sept à neuf ans quand il en faut trois à quatre ans en Allemagne », explique Mattias Vandenbulcke.

Un pilier de la transition énergétique ?

Or, bien que très en retard sur d’autres pays européens, la France garde des objectifs ambitieux sur l’éolien. La loi de transition énergétique de 2015 fixe le cap d’au moins 22.000 MW de capacité installé en éolien terrestre à atteindre à l’horizon 2023. Il faudrait alors ajouter 4.000 éoliennes aux 6.000 existantes. Négawatt, une association d’experts indépendants de l’énergie, voit plus loin encore dans son « scénario 2017-2050 » qui fixe la trajectoire à suivre pour arriver à une France fonctionnant à 100 % aux énergies renouvelables au milieu du siècle. Dans ce scénario, la production éolienne devient la première source d’électricité en 2050 et le parc terrestre est multiplié par 3,1. « Soit un total d’environ 18.000 éoliennes… à comparer aux 26.000 éoliennes déjà implantées en Allemagne fin 2015 », précise le rapport.

Mattias Vandenbulcke invite à la prudence sur ces estimations en nombre de mâts. « Les progrès technologiques devraient nous permettre d’augmenter la capacité de production d’une éolienne et donc de produire plus d’énergie avec moins de mâts », assure-t-il. Il retient en revanche que « tous les scénarios prédictifs font de l’éolien l’un des piliers de la transition énergétique. » C’est que la France dispose de l’un des meilleurs gisements en Europe et le prix de l’électricité éolienne devient de plus en plus compétitif. Jusqu’à devenir meilleur marché que celle générée par les futurs réacteurs EPR.

Des mesures dans les tuyaux pour « libérer l’éolien »

En janvier dernier, Sébastien Lecornu a présenté une série de mesures pour « libérer l’éolien » en France. L’objectif affiché était alors de diviser par deux le temps moyen des procédures juridique engagées contre les projets éoliens en supprimant notamment un niveau de juridiction pour le traitement des contentieux. Les recours seront traités directement par les cours d’appel, sans plus passer par la première étape du tribunal administratif. « Le décret est en ce moment en relecture interministérielle, la dernière ligne droite donc », indique-t-on ce mardi au cabinet de Sébastien Lecornu.

Mais Jean-Louis Butré n’a pas dit son dernier mot contre « la mesure la plus rétrograde depuis 1789 ». Là encore, il prévient : « Si les arrêtés sortent, nous attaquerons ».