Ouragans: Vers une saison 2018 moins active, mais pas forcément moins dévastatrice en Atlantique

INTERVIEW La tempête subtropicale Alberto qui s’est formée jeudi dans les Caraïbes a lancé le coup d’envoi de la saison cyclonique en Atlantique nord. A quoi s’attendre cette année ? Réponse avec le météorologue Jean-Noël Degrace…

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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Une image satellite de la tempête subtropicale Alberto qui cause en ce moment des inondations à Cuba.
Une image satellite de la tempête subtropicale Alberto qui cause en ce moment des inondations à Cuba. — HO / NOAA/RAMMB / AFP
  • La saison cyclonique commence tout juste en Atlantique nord et s’étendra jusqu’à fin novembre.
  • Les centres de recherches météorologiques s’accordent pour dire que cette saison 2018 ne sera pas super-active mais normale ou peut-être un peu au-dessus de la normale.
  • Une saison moins active que l’an dernier certes, « mais pas forcément sans dégâts », rappelle le météorologue Jean-Noël Degrace. Un seul ouragan suffit pour rendre une saison catastrophique.

Franklin, Gert, Harvey, Irma, José, Katia, Lee, Maria, Nate et Ophelia. Entre fin août et mi-octobre 2017, pas moins de dix ouragans ont déferlé sur les Antilles et le sud-est des Etats-Unis, dont six de catégorie trois ou plus, avec des vents supérieurs à 178 km/h. Une telle série n’avait jamais été enregistrée depuis que les satellites météorologiques observent la Terre.

Active, cette saison cyclonique avait également été dévastatrice, causant plusieurs centaines de morts et des dégâts estimés à 306 milliards d’euros par le réassureur Swiss Re, le 20 décembre dernier, en ne prenant en compte que les dégâts sur les biens assurés.

Alberto, une tempête subtropicale qui s’est formée ce vendredi dans les Caraïbes et cause en ce moment d’importantes inondations à Cuba, lance la saison cyclonique 2018 en Atlantique nord. A quoi s’attendre cette fois-ci ? L’Agence américaine océanique et atmosphérique (NOAA), y est allée de ses prévisions en fin semaine dernière. Dix à seize tempêtes pourraient se former cette saison en Atlantique nord et atteindre une puissance justifiant de recevoir un prénom, contre douze en moyenne sur les trente dernières années, prédit-elle. Parmi elles, cinq à neuf pourraient prendre la forme d’ouragans (avec des vents supérieurs à 63 km/h) et un à quatre pourrait atteindre une catégorie 3 ou plus sur l' échelle Saffir-Simpson qui classifie l’intensité des cyclones tropicaux. En résumé, la saison 2018 ne devrait être ni extrêmement active, ni anormalement faible.

Comment fait-on ces prévisions ? Quelle importance leur donner ? Jean-Noël Degrace, météorologue, responsable Météo-France en Martinique répond aux questions de 20 Minutes.

Pourquoi les saisons cycloniques en Atlantique nord s’étendent-elles de début juin à fin novembre ?

On entend même souvent dire qu’elles débutent le 1er juin pour terminer le 30 novembre. Ces dates correspondent en réalité à la période pendant laquelle le National Hurricane Carter, un centre de prévision météorologique implanté à Miami et chargé par l’Organisation météorologique mondiale (OMM) de la surveillance de l’activité cyclonique en Atlantique nord, s’organise afin d’être en capacité maximale pour suivre tous les phénomènes cycloniques sur la région.

Bien sûr, dans la réalité, il n’y a pas de date précise de début ou de fin de saison cyclonique. Mais la saison de juin à fin novembre est bel et bien une période de l’année pendant laquelle les conditions sont réunies pour que des perturbations puissent évoluer en cyclone tropical ou subtropical.

Quelles sont ces conditions ?

Il faut déjà une perturbation initiale [un état de l’atmosphère caractérisé par des vents violents et des précipitations]. Quasiment tous les cyclones qui déferlent sur les Antilles et la côte sud-est des Etats-Unis ont pour origine une perturbation initiale née au large de l’Afrique et qu’on appelle onde tropicale. Or, ces ondes tropicales se créent à partir des lignes de grains, ces gros amas orageux qui donnent des fortes pluies sur l’Afrique de l’Ouest. C’est typique de la mousson africaine qui touche chaque année l’Afrique de l’Ouest de mai à septembre. Sur cette période, une onde tropicale naît quasiment tous les trois ou quatre jours et traverse ensuite l’Atlantique. Toutes ne sont pas problématiques, mais certaines, lorsque les conditions sont réunies, prennent de la puissance et se transforment en tempêtes tropicales voire en ouragans.

Il faut par exemple des vents relativement homogènes sur l’ensemble de la colonne de l’atmosphère. C’est-à-dire soufflant dans le même sens que ce soit en basse altitude ou un peu plus haut pour ne pas créer un effet cisaillement qui gripperait le tourbillon de l’ouragan. Il faut aussi que la tempête rencontre sur son passage des eaux suffisamment chaudes. C’est son principal moteur, ce qui peut lui permettre de prendre de la puissance. Là encore, ces conditions peuvent être réunies sur cette période de juin à novembre. Statistiquement d’ailleurs, depuis 1950, on observe un pic d’activités cycloniques entre août et septembre, lorsque les eaux en surface ont eu suffisamment de temps pour se réchauffer et que la saison de la mousson africaine atteint son apogée.

Jugez-vous les prévisions de la NOAA bonnes ?

Ces prévisions prennent beaucoup de précautions. Dire qu’il y aura entre dix et seize tempêtes est par exemple bien vague. Dix tempêtes, c’est une saison cyclonique de faible activité. Seize, c’est une saison de forte activité. Il ne faut pas trop se focaliser sur le nombre de cyclones annoncés. Un point plus important est de savoir si la saison est à fort potentiel de développement des cyclones majeurs ou non. Au regard de plusieurs paramètres, il semblerait que ce ne soit pas le cas cette fois-ci. Il y a en tout cas un consensus parmi les centres de recherches météorologiques pour dire que cette saison 2018 ne sera pas super-active mais normale ou peut-être un peu au-dessus de la normale. La NOAA parle par exemple de un à quatre ouragans qui pourraient être « majeurs », c’est-à-dire de catégorie 3 ou plus. Il y en avait eu six par l’an dernier.

Comment fait-on ces prévisions ?

Nous prenons en compte plusieurs phénomènes dont on sait qu’elles auront un impact sur l’intensité de l’activité cyclonique. Notamment El Nino et La Nina, deux phénomènes climatiques qui se traduisent, pour El Nino par des températures anormalement élevées de l’eau dans la partie est de l’océan Pacifique Sud et, à l’inverse, pour La Nina, par des températures anormalement basses. Ces deux phénomènes, bien qu’ils se déroulent dans le Pacifique, ont des répercussions ailleurs. El Nino crée par exemple des conditions atmosphériques peu favorables à la formation d’ouragans en Atlantique nord, contrairement à La Nina. La saison dernière, nous étions dans un système neutre mais basculant plus du côté de La Nina. Cette année, c’est l’inverse.

Si cette saison cyclonique 2018 s’annonce moins intensive que l’an dernier, peut-on assurer qu’elle sera moins dévastatrice ?

Non pas du tout. C’est bien pour ça qu’il ne faut pas donner trop d’importance au nombre d’ouragans annoncé. Car un seul peut suffire à rendre la saison cyclonique catastrophique. Tout dépend déjà de la trajectoire. On ne parlera pas ou très peu d’un ouragan de catégorie 5 qui n’a évolué que sur l’océan sans jamais menacer aucune terre. En revanche, par le passé, des tempêtes tropicales a priori anodines, charriant des vents de 80 km/h, ont engendré d’importantes inondations et glissements de terrain dans des territoires peu protégés contre ce type de catastrophes. Prenez par exemple Nate, en octobre dernier, qui n’a jamais été plus qu’un ouragan de catégorie 1. Pourtant, il a déversé des pluies torrentielles et provoqué des coulées de boues qui ont fait de nombreux morts en Amérique centrale et aux Etats-Unis [48 décès officiels]. Même constat pour Erika, restée tempête tropicale mais qui a fait tout de même une quarantaine de morts en Dominique toujours en raison de fortes pluies.

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