Agriculture: Le ver de terre en passe d’être réhabilité dans les champs et les vignes?

ANIMAUX Ce lundi, le Domaine Figuière, une exploitation viticole dans le Var déversera une centaine de kilos de vers de terre sur une partie de ses vignes avec l’espoir que ces derniers rendent bien des services. La revanche des lombrics...?

Fabrice Pouliquen

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Des vers de terre comme celui-là, le viticulteur François Combard en veut plein ses champs.
Des vers de terre comme celui-là, le viticulteur François Combard en veut plein ses champs. — SUPERSTOCK/SUPERSTOCK/SIPA
  • Certes peu ragoûtant, le ver de terre n’en est pas moins un allié très utile de l’agriculteur. Cet «intestin de la terre» retourne naturellement le sol et creuse des galeries favorisant l’infiltration de l’eau et le développement des racines.
  • Un rôle auquel des agriculteurs s’intéressent de plus en plus dans la perspective de redonner de la vie à leurs sols.
  • C’est le cas, dans le Var, du viticulteur François Combard qui se lance ce lundi dans une drôle d’expérience.

Généralement, on le remarque à peine et quand le grand public en parle, c’est bien souvent avec dégoût. C’est vrai qu’avec ses airs de serpent gluant, dont on distingue difficilement la tête, dépourvue d’yeux, le ver de terre n’a pas le physique facile.

Qu’importe, François Combard en veut plein ses vignes. Le viticulteur, directeur d’exploitation du Domaine Figuière, une exploitation biologique de 80 hectares à La Londe-les-Maures (Var), déversera ce lundi une centaine de kilos de vers de terre dans son vignoble.

Une centaine de kilos de vers de terre au pied de ses vignes

« A titre expérimental et sur une petite partie du domaine », précise-t-il d’emblée. Mais avec la ferme intention tout de même de faire de cette lombriculture [lombric est le vrai nom des vers de terre], un nouvel atout dans le panel d’astuces qu’il met en place pour produire du vin dans un environnement qui ne lui rend pas toujours la vie facile.

« Je suis sur un terroir qui donne des vins remarquables mais qui, agronomiquement parlant, ne vaut pas un coup de cidre, explique-t-il. Les sols sont pauvres, peu profonds, ont des PH acides, sont très sensibles à l’érosion et sont soumis à de très fortes chaleurs et au manque d’eau. »

Le Domaine Figuière à La Londe-les-Maures (Var).
Le Domaine Figuière à La Londe-les-Maures (Var). - Domaine Figuière

D’où ce souci de préserver au mieux la vie présente dans les sols du domaine et de l’enrichir même au maximum. « Nous n’utilisons pas d’engrais chimiques, nous limitons le labourage ou nous intercalons entre les vignes des cultures de seigle et de vesce, détaille le viticulteur. Ces plantes apportent de la matière organique utile aux vignes. Une fois coupées, elles peuvent également servir de couvert végétal protégeant les sols de la chaleur. Nous projetons également d’implanter des haies composées d’arbres et arbustes mellifères [produisant de bonnes quantités de nectar et de pollen de bonne qualité et accessibles aux abeilles], ainsi que des abris à chauves-souris pour protéger les vignes des papillons de nuit. »

Des indicateurs de la bonne santé des sols

L’armée de vers de terre entre aussi dans cette stratégie. Au domaine Figuière, on les a découverts un peu par hasard, il y a un an et demi, en curant un bassin d’eau présent sur l’exploitation. Il y avait là un gisement de vers de terre à partir duquel François Combard et son équipe ont lancé un premier élevage. La ferme lombricole s’étale aujourd’hui sur 36m3 et c’est elle qui fournira ce lundi les 100 premiers kilos de vers de terre répandus au pied des vignes.

Le viticulteur attend d’abord de son armée de lombrics qu’elle soit un indicateur de la bonne santé de ses sols. Les lombrics - « ces intestins de la terre » comme les appelait Aristote-, sont de grands gourmands, capables d’ingérer jusqu’à 30 fois leur poids par jour. « S’ils prospèrent sur nos terres, c’est qu’ils y trouvent suffisamment de nourriture, qu’il y a de la vie dans nos sols. Forcément alors, nos vignes aussi y trouvent leur bonheur. »

« Des laboureurs naturels de la terre »

Mais cette armée de vers de terre pourrait apporter bien plus à François Combard. Marcel Bouché, ancien directeur du laboratoire de zooécologie du sol à l’Inra (Institut national de la recherche agronomique), auteur du livre Des vers de terre et des hommes(éd. Actes sud) ne tarit pas d’éloges à leur sujet. « Ce sont déjà les laboureurs naturels de la terre, ils contribuent au mélange permanent des couches du sol, commence-t-il. Trois cents tonnes de terre par an et par hectare passent ainsi dans leur tube digestif. Certes, ils retournent moins de terre que peut le faire une charrue, mais ils le font très finement. »

Le rôle des vers de terre ne s’arrête pas là. « Leurs déjections contiennent une quantité importante d’éléments nutritifs nécessaires aux plantes, poursuit le spécialiste des lombrics. Ces déjections forment aussi une matière grumeleuse en surface qui empêche l’érosion du sol en favorisant le ruissellement. » Enfin, les vers de terre creusent des galeries. Beaucoup de galeries. « Des milliers de kilomètres par hectare, lance Marcel Bouché. Elles contribuent alors à aérer le sol, à permettre à l’eau de s’y infiltrer ou facilitent encore la progression des racines. »

« Pas sûr que ça marche »

Il n’est pas sûr pour autant que les vers de terre déversés aux pieds des vignes du Domaine Falguière fassent des miracles. Marcel Bouché est en tout cas sceptique : « Il existe de très nombreuses espèces de vers de terre et ce sont surtout ceux de la catégorie des "anéciques", qui creusent des galeries verticales et en profondeur, qui peuvent être intéressants pour la viticulture. Rien ne dit que les vers de terre découverts au Domaine Figuière soient de cette famille et rien ne dit même qu’ils puissent vivre bien longtemps sur un sol de vigne. »

« Habituellement, lorsqu’un agriculteur s’intéresse aux vers de terre, c’est qu’il en a trouvé directement sur ses parcelles., complète Baptiste Maitre, coordinateur technique du programme Agr’eau à l’Association française d’agroforesterie. Connaissant leurs bienfaits, il met en place des pratiques adéquates pour accroître leur nombre. En revanche, introduire sur une terre des lombrics venus d’ailleurs, c’est plus inhabituel et difficile à dire si ça marche. »

Un regain d’intérêt pour la vie dans les sols

Mais Baptiste Maître dit la démarche intéressante et symptomatique d’un regain d’intérêt de l’agriculture pour les lombrics, dont la population a considérablement baissé sur certaines terres agricoles après des années de pratiques intensives. Et « plus largement, d’un regain d’intérêt pour la vie dans les sols ».

« J’ai terminé mes études d’agronomie il y a dix ans et à cette époque, on nous apprenait encore à voir les sols comme un simple support sur lequel planter des cultures, indique-t-il. La donne change progressivement, des groupes d’agriculteurs se créent pour échanger leurs connaissances et leurs pratiques sur les vers de terre. » Des viticulteurs, des céréaliers, des arboriculteurs, liste-t-il. Et pas que des agriculteurs bio, loin de là.

Un autre signe de cet engouement, c’est l’OPVT, l’observatoire participatif des vers de terre qu’anime le l'unité Ecobio de l’Université Rennes 1. « Il s’agit d’un projet de sciences participatives qui vise à augmenter nos connaissances sur les vers de terre, explique Daniel Cluzeau, enseignant-chercheur à l’Université Rennes 1. Le projet s’appuie sur les observations et les comptages aux quatre coins de la France, réalisés par des agriculteurs, des jardiniers, des scolaires, des naturalistes, etc. Nous sommes passés de 50 observations en 2011, à la création d’OPVT, à 900 aujourd’hui. »

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