Nucléaire: Faut-il construire en France de nouveaux EPR comme celui de Flamanville ?

ENERGIE La filière nucléaire française souhaite la construction de nouveaux réacteurs EPR dans l'Hexagone, comme celui de Flamanville. Mais est-ce vraiment souhaitable?...

Fabrice Pouliquen
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Des lignes électriques à haute tension aux abords de l'EPR de Flamanville (Manche).
Des lignes électriques à haute tension aux abords de l'EPR de Flamanville (Manche). — CHARLY TRIBALLEAU / AFP
  • La filière nucléaire française souhaite que la France engage sur son territoire la construction de nouveaux réacteurs EPR, comme celui de Flamanville. Une première paire à mettre en service à l’horizon 2030, suivie de trois autres paires au minimum.
  • Pour convaincre, elle argue que la priorité en France est la neutralité carbone et non pas la réduction de la part du nucléaire et que l’atome peut même aider à l’essor des énergies renouvelables.
  • Dans le camp d’en face, on voit l’ultime tentative de sauver une énergie aujourd’hui dépassée. « Et même devenue plus cher à produire que les énergies renouvelables les plus compétitives. »

Sept années de retard et un surcoût de 7,5 milliards d’euros. Sauf nouveaux déboires, l’EPR de Flamanville (Manche), une nouvelle technologie de réacteur nucléaire [des réacteurs dit de troisième génération], devrait être mis en service début 2019 au terme d’un chantier plus que difficile.

Qu’à cela ne tienne. Une nouvelle programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) est en cours d’élaboration et doit fixer d’ici à la fin de l’année la politique énergétique à mener dans les dix années à venir pour tenir les engagements pris dans la loi sur la transition énergétique. La filière française nucléaire veut profiter de ce moment pour lancer une réflexion sur l’opportunité de construire de nouveaux EPR en France.

Une première paire en 2030, puis trois autres au minimum

Pas seulement un réacteur d’ailleurs, mais au moins une paire à mettre en service à l’horizon 2030. Et ce ne serait que la première étape d’une série d’EPR à suivre et que la Sfen (Société française d’énergie nucléaire) évalue à trois paires « au minimum ». Ce projet ne remettrait pas en question le «   grand carénage », ce programme industriel que souhaite mener EDF pour allonger la durée de vie de certains réacteurs du parc nucléaire existant.

C’est le jeu du débat en cours sur la PPE. Chaque source d’énergie a ses acteurs qui œuvrent pour lui garder une place dans le futur mix énergétique français. Dans un récent rapport, la Sfen en fait la promesse : ces nouveaux chantiers EPR qu’elle propose seront moins laborieux que ceux entrepris jusqu’alors, à Flamanville, à Olkiluoto (Finlande), à Hinkley Point (Grande-Bretagne) ou à Taishan (Chine).

Des chantiers moins laborieux

« Les difficultés rencontrées jusque-là sont inhérentes à la mise en place d’une nouvelle génération de réacteurs, défend l’économiste Michel Berthélemy, membre de la section technique économie et stratégie énergétique de la Sfen. Il nous a fallu nous adapter à de nouveaux standards de sûreté et relancer notre supply chain [le tissu des entreprises de la filière nucléaire]. Nous n’avions plus construit en France de réacteurs depuis 20 ans. »

Ces difficultés seraient désormais dernières nous. La Sfen table même sur des coûts de construction réduits de l’ordre 30 % pour les futurs chantiers EPR qu’elle aimerait voir engager en France. « Nous profiterons des expériences acquises sur les premiers chantiers et cette construction par paire nous permettra d’optimiser les moyens et les équipes », détaille Michel Berthélemy.

« La priorité, c’est la neutralité carbone »

Reste à convaincre le gouvernement de se lancer dans de nouveaux chantiers EPR. Dans cette optique, Valérie Faudon, déléguée générale de la Sfen, commence par poser la question des priorités rappelant que l’objectif numéro 1 « est celui que la France s’est fixé en juin 2017 à travers son plan climat : la neutralité carbone à l’horizon 2050 ». Autrement dit, arriver à cette date à compenser totalement les émissions de gaz à effet de serre qu’engendre nos activités. « Cela ne se joue pas sur la production d’électricité et encore moins sur celle de la réduction de la part du nucléaire, une énergie qui a un bilan carbone relativement faible, rappelle Michel Berthélemy. La priorité est bien plus de décarboner les transports ou la production de chaleur, deux sources importantes d’émissions de gaz à effet de serre aujourd’hui en France. »

« Ne plus opposer nucléaire et renouvelables »

La SFEN demande aussi qu’on cesse d’opposer le nucléaire aux énergies renouvelables (ENR). « Ces dernières restent à ce jour des énergies intermittentes, commente Michel Berthélemy. Le solaire ou l’éolien ne sont pas des énergies disponibles en permanence, et leur production varie en fonction des conditions climatiques. Même si des progrès techniques sont attendus, il subsiste des incertitudes importantes concernant la faisabilité, la robustesse, le coût ou les limites exactes d’un système reposant en très grande partie, voire exclusivement, sur des ENR. » D’où alors, pour la Sfen, la nécessité de s’appuyer sur l’atome, « une énergie disponible H24, pilotable et flexible ». « Cela d’autant plus que la décarbonation de notre économie pourrait faire repartir à la hausse la consommation d’électricité en France sur le long terme, pointe Michel Berthelémy. En particulier si de plus en plus de nos voitures roulent à l’électrique. »

Le discours amuse Anne Bringault, en charge de la coordination transition énergétique au Cler [Réseau pour la transition énergétique] et au Réseau action climat, deux structures qui prônent l’essor des énergies renouvelables. « Il y a peu encore, le lobby du nucléaire ne voulait pas entendre parler des ENR, voilà maintenant qu’elle se pose en garant de leur essor… Est-ce le signe qu’il sent le vent tourner ? »

Le nucléaire hors compétition désormais ?

Anne Bringault tombe tout de même d’accord sur un point avec le Sfen : « Réduire la part du nucléaire en France ne permet pas de répondre à l’enjeu climatique de réduction de nos émissions de CO2. Mais il y a toutes les autres questions : celle de la sûreté, celle aussi des déchets radioactifs. » L’énergie nucléaire est aussi en mauvaise passe sur les prix.

« La production des réacteurs nouvelle génération actuellement en chantier devrait sortir à un prix compris entre 110 et 90 euros le mégawatteur (MWh), rappelle Yves Marignac, directeur du cabinet d’études Wise Paris et membre de l’ association négaWatt. Les ENR les plus compétitives font déjà nettement mieux avec des prix compris entre 50 et 70 euros le MWh et on peut s’attendre encore à des baisses à l’avenir. Même si la filière nucléaire française promet des coûts de construction réduits pour les nouveaux EPR qu’elle souhaite mettre en chantier en France, cela ne suffira pas à concurrencer ces énergies renouvelables. »

Quant aux incertitudes qui pèsent aujourd’hui sur les énergies renouvelables, elles ne sont pas insurmontables et ne nécessitent pas forcément de s’appuyer sur l’atome, estiment tant Anne Bringault qu’Yves Marignac. Ils misent par exemple sur le développement des smart grids pour mieux maîtriser nos consommations d’énergie ou encore sur le « Power to Gas ». Le principe consiste à stocker de l’électricité sous forme de gaz lorsque la production est excédentaire en vue de le retransformer plus tard en électricité lorsque la situation s’inversera. La Sfen invite alors « à ne pas oublier que cette gestion de l’intermittence est coûteuse et doit être pris en compte lorsqu’on évoque les coûts de productions des énergies renouvelables ».

Des décisions qui engagent au-delà de notre génération

C’est tout l’enjeu alors de l’actuel PPE : sur quelle énergie parier ? Quelle filière aura l’oreille du gouvernement ? « Si le gouvernement valide la construction de nouveaux EPR sur son territoire, la France s’engage dans le nucléaire jusqu’à la fin de ce XXIe siècle, expose le directeur de Wise Paris. Nicolas Hulot en serait parfaitement conscient. « Nous n’avons jamais eu autant de liberté de choix depuis quarante ans, mais les choix qu’on va faire engagent au-delà de notre génération », lançait-il en introduction d’un atelier préparatoire de la PPE en janvier dernier.