Les fermes en containers sont-elles l'avenir de l'agriculture urbaine?

ALIMENTATION Lancée en 2015, la start-up francilienne Agricool, qui cultive des fraises dans des containers maritimes détournés, part aujourd'hui à l'assaut à Dubaï. Ce type de projets d'agriculture urbaine constitue un complément positif aux cultures conventionnelles....

Fabrice Pouliquen

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Agricool a l'un de ses contenairs installés dans le parc de Bercy.
Agricool a l'un de ses contenairs installés dans le parc de Bercy. — /Photo Agricool
  • En trois ans, la start-up Agricool, qui cultive des fraises dans des containers, a bien grandi. Elle dispose de quatre containers qui produisent chacun sept tonnes de fraises par an.
  • Puisque ça marche, Agricool veut se déployer à l’étranger dans des villes où son projet fait sens. Comme à Dubaï contraint d’importer les fraises que sa population consomme. Un premier container Agricool est en route et doit arriver dans les prochaines semaines.
  • Il est peu probable que ces projets d’agriculture urbaine parviennent un jour, à eux seuls, à nourrir les villes. Mais ce complément à l’agriculture conventionnelle est de plus en plus le bienvenu.

Nous avions laissé Guillaume Fourdinier en décembre 2015, au pied d’un container maritime de 30 m² tout juste posé dans le parc de Bercy à Paris. Ce fils d’agriculteur, avec son comparse Gonzague Gru, venait de le détourner pour lancer une première culture de fraises en plein Paris.

D’un container à 1.500 m² d’ateliers

Trois ans plus tard, Agricool, leur start-up, a bien grandi. Il suffit pour s’en rendre compte de mettre un pied dans la base arrière de l’entreprise, 1.500 m² d’ateliers et de bureaux au fond d’une zone d’activités de La Courneuve (Seine-Saint-Denis). Agricool y emploie 55 salariés dont une équipe d’agronomes, de designers et de développeurs chargés d’améliorer encore tant les containers que la qualité des fraises produites.

« En décembre 2015, nous étions au tout début d’un pari, raconte Guillaume Fourdinier. Nous étions contents du goût des fraises produites dans ce premier container, mais nous n’avions qu’un très faible rendement. Tout juste de quoi sortir une barquette par jour. Nous avions alors encore beaucoup de technologies à inventer. »

Depuis, Agricool a glané quelques certitudes et essaimé ses containers dans la capitale et ses abords. « Nous en avons quatre en activité désormais, précise Guillaume Fourdinier. Au parc de Bercy toujours, mais aussi à la Station F (13e), au stade France et à Asnières (Seine-saint-Denis). » Dans ces box de 12 mètres de long pour 2,5 mètres de large, les fraises poussent à la verticale le long de tours placées devant des diodes électroluminescentes (LED) basse consommation.

Dans ces contenairs, les fraises poussent à la verticale le long de tours placées devant des diodes électroluminescentes (LED).
Dans ces contenairs, les fraises poussent à la verticale le long de tours placées devant des diodes électroluminescentes (LED). - /Photo Agricool

La productivité, une affaire réglée…

Des fraises cultivées hors sol donc et sans voir la lumière du jour, tiqueront les uns. « Mais des fraises à haute valeur nutritionnelle et une production au bilan carbone très réduit », rétorque Guillaume Fourdinier. Agricool assure n’utiliser aucun pesticide. « Juste des engrais biologiques et une technologie de LED optimisée que nous avons nous-même mise au point », précise-t-il.

Les containers sont alimentés en électricité par Enercoop, fournisseur d’électricité d’origines renouvelables. Quant à l’eau, elle suit un circuit fermé. Stockée au départ dans un grand bac, elle est emmenée jusqu’à des goutte-à-goutte placés au-dessus des tours, s’écoule le long des racines pour être récupérée dans des gouttières. Elle arrive ensuite à une pompe qui se charge de ramener l’eau au bac de départ. « Autrement dit, l’eau va entièrement à la fraise, nous n’avons que très peu de perte, poursuit l’agriculteur urbain. Nous utilisons là encore beaucoup moins d’eau que dans une serre par exemple. »

Quant à la productivité, c’est une affaire réglée. Les quatre containers permettent de sortir chacun sept tonnes de fraises par an. « Soit 60 barquettes de fraises par jour », détaille Guillaume Fourdinier. Elles étaient jusque-là uniquement écoulées en vente directe, au pied des containers. Mais depuis ce printemps, elles sont aussi vendues dans deux magasins Monoprix, à Beaugrenelle et à Asnières.

Bref, c’est une affaire qui roule. Agricool dit sans doute pouvoir encore améliorer sa technologie. « Mais nous allons sûrement bientôt travailler sur d’autres fruits et légumes », confie-t-il.

Et maintenant des fraises produites à Dubaï

Surtout, Agricool veut étendre son horizon et ne plus se limiter à Paris et sa banlieue. Un de ses containers a ainsi pris la mer la semaine dernière. Direction Dubaï aux Émirats Arabes Unis où il devrait arriver d’ici trois semaines. « Nous réfléchissions depuis quelque temps à nous développer à l’étranger mais nous voulions choisir une ville dans laquelle nos mini-fermes urbaines feraient vraiment sens, raconte Guillaume Fourdinier. C’est-à-dire dans une région où il est très difficile de produire sur place, soit en raison du climat soit à cause du manque de place, et où l’essentiel des aliments consommés doit être importé. A Dubaï, les fraises viennent ainsi pour la plupart des Etats-Unis, de France et du Japon. Le bilan carbone est déplorable et les prix exorbitants. »

Ce nouveau container prendra place au sein de The Sustinable city, un projet de quartier futuriste dans Dubaï où vivent déjà 2.500 habitants. « Ils ont tout conçu pour avoir une empreinte carbone la plus proche de zéro, lance Guillaume Fourdinier bluffé par sa visite. Ils sont autosuffisants en énergie, les eaux usées sont filtrées par des plantes, ils produisent des fruits et légumes localement dans des biodomes, des serres bioclimatiques… »

L’endroit rêvé pour Agricool. La start-up francilienne ne se met pas de pression mais espère idéalement faire goûter les premières fraises à la population locale d’ici la fin de l’année. Et si cette première expérience à l’étranger fonctionne, pourquoi pas la décliner dans d’autres coins du globe qui importent jusque-là l’intégralité des fraises que leurs populations consomment. Guillaume Fourdinier cite par exemple l’Islande et la plupart des grandes villes asiatiques, à commencer par Singapour.

Peut-être pas nourrir les villes de demain…

Agricool n’est pas la seule start-up à avoir flairé ce filon de la production agricole en containers. Dans la région rennaise, Urbanfarm cultive des salades et des herbes aromatiques. La société ECF est aussi sur le coup à Berlin de même que La Boîte maraîchère à Laval (Québec) pour ne citer qu’elles. L’ Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) range ces projets dans la catégorie l’agriculture urbaine technologique, l’un des pans de l’agriculture urbaine, aux côtés des fermes verticales, les serres sur les toits, l’aquaponie, les cultures hors-sol…

Les idées foisonnent mais Jérôme Mousset, chef du service « forêt, alimentation et bioéconomie » à l’Ademe, reste prudent. « Pour chaque projet, il importe d’effectuer un bilan environnemental global, objectif, et d’analyser les atouts et les points faibles en fonction du contexte local, souligne-t-il. Les analyses environnementales montrent que l’impact du transport est souvent plus faible que celui de la production lorsqu’elle s’effectue hors saison. Par ailleurs, l’agriculture urbaine technologique ne suffira pas à elle seule à nourrir un jour les villes. Il se posera toujours la question des volumes et cette agriculture urbaine  ne couvre pas toute la catégorie des produits alimentaires. On y trouve beaucoup de légumes, mais peu de produits d’origines animales et de céréales. A ce titre, la préservation des terres agricoles reste un enjeu prioritaire.»

… Mais des start-up qui ont leur place

Si l'agriculture urbaine technologique n’a pas réponse à tout, « elle a tout de même sa place aujourd’hui, poursuit Jérôme Mousset, notamment dans les régions du monde où les conditions climatiques ou d’espace disponible sont peu propices à l’agriculture. Elle peut également recréer du lien entre consommateurs et producteurs, et du fait de sa localisation, avoir une vocation pédagogique.»

Un rôle sur lequel insiste aussi Luc Smessaert, vice-président de la FNSEA, premier syndicat agricole, agriculteur dans l’Oise et responsable de la plateforme #agridemain. « Bon nombre des projets d’agriculture urbaine ont une dimension sociale, soit via les ventes en direct, soit via l’implication d’habitants du quartier ou de groupes scolaires », observe-t-il.

Luc Smessaert pointe aussi un autre motif de satisfaction dans le développement des solutions d’agricultures urbaines. « Elles amènent des start-up à s’intéresser aux problématiques agricoles, souligne-t-il. Souvent d’ailleurs, elles sont lancées par de jeunes agronomes en équipe avec des spécialistes des nouvelles technologies. De ces duos débouchent régulièrement sur des solutions innovantes dont toute l’agriculture profite. »