Un frelon asiatique capturé le 5 août 2014 à Saint-Paul-les-Dax, dans le sud-ouest
Un frelon asiatique capturé le 5 août 2014 à Saint-Paul-les-Dax, dans le sud-ouest — Jean-Pierre Muller AFP

INTERVIEW

VIDEO. Espèces invasives en France: «On commence peu à peu à prendre conscience du problème»

Introduites accidentellement par l'homme, ou volontairement mais sans réfléchir aux conséquences, les espèces invasives sont l'un des premiers facteurs de perte de biodiversité dans le monde. Y compris en France qui s'arme peu à peu contre ce fléau... 

  • Serge Müller, professeur au Museum national d’histoire naturelle (MNHN), a coordonné de la Stratégie nationale relative aux espèces exotiques envahissantes publiée début 2017.
  • Cette stratégie vient juste après la publication en juillet 2016 par l'UE  d'une liste de 37 espèces animales et végétales invasives qu’il est interdit d’importer sur le territoire. Ces outils marquent une prise de conscience du fléau que représentent ces espèces.
  • Car les risques augmentent du fait de l’intensification des échanges commerciaux mais aussi des changements climatiques.

Ecrevisse d’Amérique, moustique tigre, renouée du Japon, berce du Caucase… A première vue, ces noms semblent plutôt avenants, invitent presque au voyage. Pourtant, derrière, se cachent des espèces végétales et animales exotiques introduites par l’homme sur le territoire français où elles ont fini par causer de gros dégâts. Selon l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature), ces espèces exotiques envahissantes sont le deuxième facteur de perte de biodiversité au monde.

A-t-on pris la mesure du problème ? Serge Müller, professeur au Museum national d’histoire naturelle (MNHN), a coordonné de la Stratégie nationale relative aux espèces exotiques envahissantes publiée en mars 2017. Il répond aux questions de 20 Minutes.

Comment définit-on déjà une espèce invasive ?

La définition que donne l’UICN fait consensus. Elle retient plusieurs critères. Une espèce invasive est déjà une espèce exotique. C’est-à-dire qui vient d’ailleurs. Pas forcément d’un pays chaud, mais d’un autre pays ou un autre continent. Elle a été introduite par l’homme, volontairement ou involontairement, et s’adapte tellement bien à son nouveau milieu qu’elle y prolifère au point de menacer l’écosystème existant. Pour les espèces animales, on est plus souvent dans la configuration de prédateurs qui se nourrissent directement d’espèces indigènes. Pour les végétaux, il s’agit plus de compétitions entre espèces, les nouvelles venues s’appropriant l’espace et une part importante des ressources dont les espèces indigènes ont besoin pour vivre. Ces espèces invasives peuvent aussi véhiculer des maladies. Comme l’écrevisse américaine [introduite il y a plus de 100 ans en Europe] qui transmet des maladies aux écrevisses indigènes.

Comment une introduction d’une espèce invasive par l’homme peut-elle être volontaire ?

Il s’agit d’une introduction qui a été faite sans imaginer les conséquences. Un grand nombre d’espèces végétales invasives ont par exemple été introduites comme plantes ornementales, parce qu’on les jugeait belles tout simplement. C’est le cas de la renouée du Japon, une plante herbacée vivace originaire d’Asie et introduite en Europe dans les années 1820 [dans le jardin d’acclimatation d’un médecin et naturaliste bavarois de la Compagnie néerlandaises des Indes orientales]. C'est aujourd’hui inscrite à la liste de l’UICN des 100 espèces les plus préoccupantes.

Puis, il y a les espèces introduites involontairement. Des « passagers clandestins » lors de nos différents échanges commerciaux internationaux. Le frelon asiatique[observé en France pour la première fois en 2004 dans le Lot-et-Garonne] serait ainsi vraisemblablement arrivé par bateau, piégé dans des conteneurs de marchandises importées de Chine. Un autre exemple est celui du Séneçon du Cap, une plante vivace originaire dont des graines se seraient accrochées dans des laines de brebis importées depuis l’Afrique du Sud. Cette plante fait des dégâts dans plusieurs de nos régions.

Mais un très grand nombre d’espèces ont été introduites par l’homme dans un nouveau milieu naturel. Le chat par exemple… Sont-elles toutes pour autant des espèces invasives ?

Il faut bien prendre en compte l’ensemble des critères. Les espèces introduites par l’homme ne deviennent pas toutes invasives. Certaines s’acclimatent à leur nouveau milieu sans impacter les écosystèmes existants. La communauté scientifique, en s’appuyant sur les travaux du Britannique Williamson, considère qu’une espèce naturalisée* sur dix devient invasive. Justement, le chat est un bon exemple. En France métropolitaine, il n’y cause pas de problèmes majeurs. C’est une autre histoire sur l’île de la Réunion ou en Nouvelle-Calédonie. Les chats harets [retournés à l’état sauvage ou semi-sauvage] figurent parmi les espèces invasives les plus nocives car ils déciment des populations d’oiseaux endémiques. Le pétrel de Barau par exemple à La Réunion.

Ces espèces invasives sont-elles l’une des menaces fortes qui pèsent sur la biodiversité ?

L’IUCN en parle comme la deuxième cause de perte de biodiversité dans le monde après la disparition des habitats naturels. Tout dépend là encore du territoire. Les îles sont particulièrement exposées, leur petite surface et leur isolement géographique rendant les espèces indigènes très vulnérables aux espèces exotiques. En France métropolitaine, l’impact est moindre et vient après d’autres facteurs de perte de biodiversité comme la surexploitation des ressources ou les pollutions. Mais ces espèces invasives n’impactent pas seulement la biodiversité. Elles ont aussi des conséquences sanitaires. Les réactions allergiques à l’ambroisie sont bien connues. On pourrait citer aussi la berce du Caucase dont le contact provoque de graves irritations de la peau. Enfin, ces espèces invasives ont aussi un coût économique évalué entre 9 et 12 milliards d’euros chaque année en Europe selon une première estimation. Pensez aux ragondins et aux rats musqués qui détruisent les berges de cours d’eau.

Ces introductions d’espèces exotiques envahissantes s’accélèrent-elles aujourd’hui ?

Nous faisons aujourd’hui preuve de plus de précaution lorsque nous introduisons des espèces dans un nouveau milieu. Mais les échanges internationaux s’intensifient, que ce soit par avion ou par bateau, ce qui en complexifie la surveillance et augmente les risques d’importations involontaires. Les changements climatiques peuvent aussi être un facteur aggravant. Des études scientifiques ont souligné ce phénomène. Notamment auxîles Kerguelen où des espèces végétales importées, comme le pissenlit, ne pouvaient jusque-là s’y reproduire en raison de conditions climatiques peu clémentes. Or, une petite élévation des températures a changé la donne en permettant leur reproduction sexuée et ainsi de proliférer plus rapidement. En métropole, l’herbe de la pampa, pour l’instant considérée comme invasive uniquement dans le sud de la France, pourrait elle aussi profiter de températures plus clémentes désormais au nord pour étendre son aire de prolifération.

A-t-on pris en France et en Europe la mesure du problème ?

Cette prise de conscience a été lente bien que des scientifiques aient dès 1958 [Charles Elton notamment] tiré la sonnette d’alarme. Des pays comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande, parce que confrontés à de nombreuses invasions, ont mené bien avant nous une politique forte de lutte contre les espèces invasives. Chez nous, les choses bougent peu à peu. En juillet 2016, l’Union européenne a établi une première liste de 37 espèces jugées préoccupantes - 23 animales et 14 végétales - a été établie. Les Etats membres de l’UE ont interdiction d’importer, cultiver, reproduire, vendre ou remettre dans le milieu naturel ces 37 espèces. C’était un premier pas. Après évaluation, douze autres espèces caractérisées comme invasives ont été ajoutées depuis. Cette liste doit encore être étoffée. Le travail est en cours, notamment au niveau français. Il faudra aussi régler des différends entre pays européens sur certaines espèces. Le vison d’Amérique par exemple que le Danemark, où il existe des élevages de visons pour leurs fourrures, ne veut absolument pas voir inscrit comme espèces invasives. Bien que l’espèce entre en compétition avec le vison d’Europe, menacé d’extinction.

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