De l’huile de palme dans les voitures... Pourquoi la France est pointée du doigt

DEFORESTATION Plus rare dans les assiettes, l’huile de palme est en revanche de plus en plus utilisée comme biocarburant. De quoi tirer à la hausse la consommation mondiale de cette huile végétale, cause de déforestation massive en Asie du sud-est. Et la France n’aide pas…

Fabrice Pouliquen

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La récolte des fruits des palmiers à huile, prête à être pressée pour en faire de l'huile, le 16 septembre 2015 dans une plantation sur l'île de Sumatra en Indonésie.
La récolte des fruits des palmiers à huile, prête à être pressée pour en faire de l'huile, le 16 septembre 2015 dans une plantation sur l'île de Sumatra en Indonésie. — ADEK BERRY / AFP
  • Le député LREM Matthieu Orphelin et plusieurs co-signataires ont publié ce mercredi une tribune appelant la France à une utilisation plus raisonnée de l’huile de palme et à s’en passer pour faire rouler les voitures.
  • 75 % de l’huile de palme que nous consommons en France est sous forme de carburant. Ce nouveau débouché tire un peu plus encore à la hausse la consommation mondiale d’huile de palme…
  • … Et par extension la production qui se concentre en Indonésie et en Malaisie au prix d’une déforestation massive.

Faire venir de l’huile de palme produite à l’autre bout du monde pour la mettre dans les moteurs de nos voitures au motif qu’elle a l’avantage d’être un carburant non fossile… Vous avez dit absurde ? « C’est pourtant une réalité, commence Matthieu Orphelin. Aujourd’hui, 75 % de l’huile de palme que nous consommons en France est sous forme de carburant. »

Ce jeudi matin, le député LREM  signe avec Sylvain Angerand, coordinateur des campagnes pour l’ ONG Les Amis de la Terre, l’économiste Alain Karsenty ou encore Pierre Alexandre Teulié, le directeur général de Nestlé France, une tribune appelant la France à une utilisation plus raisonnée de l’huile de palme et à s’en passer pour les voitures. 20 Minutes vous aide à y voir plus clair.

C’est quoi l’huile de palme ?

C’est une huile végétale extraite par pression à chaud de la pulpe des fruits du palmier à huile. Originaire d’Afrique, cette plante est aujourd’hui cultivée pour l’essentiel en Indonésie et en Malaisie, qui profitent d’un climat tropical propice à cette culture. Les deux pays assurent à eux seuls 85 % des 61 millions de tonnes produites chaque année.

Si la production ne se cantonne plus à l’Afrique, il en va de même pour la consommation. L’huile de palme est  l’huile végétale la plus consommée au monde. Devant l’huile de soja, de colza et de tournesol. L’Inde est le pays plus gourmand, suivi de l’Union européenne et de l’Indonésie (7 millions de tonnes consommées en 2015), puis de la Chine (un peu moins de six millions). Les usages ? Ils sont pour l’essentiel alimentaire, l’huile de palme entrant dans la composition de bon nombre de produits industriels. Chips, mayonnaise, céréales, lait infantile ou encore pâte à tartiner. On trouve de l’huile de palme aussi dans des produits cosmétiques. Les produits d’hygiène et de démaquillage, les huiles pour les cheveux, le visage ou le corps… Dernier débouché, en plein essor : les transports, l’huile de palme étant l’un de ces agrocarburants injectables dans nos réservoirs.

Pourquoi séduit-elle autant les industriels ?

« C’est l’huile végétale la moins chère à produire », lance Sylvain Angerand. Un seul hectare de palmier permet de produire jusqu’à 4 tonnes d’huile par an. A surface égale, une plantation de palmier à huile produit huit fois plus d’huile qu’un champ de soja et six fois plus qu’un champ de colza, illustre l’Alliance française pour l’huile de palme durable.

A un rendement exceptionnel, il faut aussi ajouter un coût de la main-d’œuvre bien souvent très faible. « Les travailleurs ont peu de droits dans ces plantations, pointe Lorelou Desjardin, chargée de campagne pour Rainforest Foundation Norway. Dans un rapport de 2016, Amnesty International relevait de nombreuses violations des droits humains dans des plantations indonésiennes. Dont du travail des enfants et du travail forcé. »

Mais pour quel impact environnemental ?

La culture de palmiers à huile n’a pas plus d’impacts environnementaux que d’autres cultures agricoles intensives. « C’est même une plante naturellement résistante qui nécessite peu de pesticides », indique-t-on du côté de l’Alliance française pour l’huile de palme.

Le vrai problème est alors bien plus celui d’une demande en huile de palme qui explose poussant la production à suivre le même chemin. La consommation mondiale est passée de 14,5 millions de tonnes en 1995 à 61,1 millions de tonnes en 2015. Forcément, ce surplus de production ne peut se faire qu’en convertissant de nouvelles terres à la culture du palmier à huile. Et en Indonésie et en Malaisie, qui à eux deux ont multiplié par neuf leur production depuis 1976, cela se fait au prix d’une déforestation massive. « En quinze ans, cette culture a déforesté une superficie équivalente au Royaume-Uni rien qu’en Indonésie », indique Clément Sénéchal, chargé de campagne « forêt » à Greenpeace.

Puits de carbone, ces forêts tropicales d’Asie du sud-est contribuent pourtant à lutter contre le réchauffement climatique. Elles abritent aussi une importante biodiversité. A commencer par les orang-outangs, dont le déclin actuel des populations est beaucoup plus rapide que ce qu’on pensait.

Pourquoi la consommation mondiale augmente encore ?

Pour les auteurs de la tribune, le responsable est tout vu : l’huile de palme comme biocarburant. « Ce débouché était encore mineur en 2010 jusqu’à la mise au point d’un procédé technologique permettant de fluidifier l’huile de palme et de l’incorporer à plus grande échelle dans les réservoirs », explique Sylvain Angerand.

C’est tout le paradoxe en Europe. L’industrie agroalimentaire se détourne peu à peu de l’huile de palme, sous pression des ONG [la campagne « Killer » de Greenpeace] et parce que cette huile végétale est jugée néfaste pour la santé. Mais l’utilisation de l’huile de palme comme biocarburant a repris le flambeau. En 2014, 45 % des 7.000 tonnes d’huile de palmes consommées en Europe étaient sous forme de carburant contre 8 % des 5.500 tonnes consommées en 2010.

Source Transport et environnement, ONG basée à Bruxelles et spécialisée sur les transports.
Source Transport et environnement, ONG basée à Bruxelles et spécialisée sur les transports. - Source Transport et environnement

Sylvain Angerand décrit alors un effet cascade. « L’arrivée de ces nouveaux acheteurs, même s’ils veillent pour certains à se fournir en huile de palme durable, pousse les autres déjà présents à se rabattre sur d’autres parcelles voire en créer de nouvelles gagnées sur la forêt pour les moins regardants ». Ce changement d’affectation des sols indirects n’est pas pris en compte par l’UE dans les modalités de calcul du bilan carbone des différents agrocarburants. « Si c’était le cas, l’huile de palme serait l’agrocarburant présentant le pire bilan carbone sur le marché », estime la tribune.

La France, un mauvais élève ?

Ses importations d’huile de palme ont en tout cas augmenté ces dix dernières années passant de 450.000 tonnes consommées en 2007 à 900.000 en 2017, dont 75 % donc comme agrocarburant. Cette tendance pourrait s’accélérer encore avec la bioraffinerie de La Mède (Bouches-du-Rhône) que Total souhaite démarrer cet été. L’usine transformera en biocarburant des huiles alimentaires usagées mais aussi des huiles végétales importées, « dont des quantités importantes d’huile de palme », pointe les Amis de la Terre.

Les auteurs de la tribune fustigent alors les incohérences de la France. « D’un côté, elle se dit soucieuse de lutter contre la déforestation [c’est le plan Climat dévoilé l’été dernier par Nicolas Hulot], note Clément Sénéchal. De l’autre elle taxe à 0 % l’huile de palme à usage énergétique et s’apprête à laisser construire cette bioraffinerie qui pourrait quasiment doubler les importations d’huile de palme . »

Pire peut-être, le 17 janvier, le Parlement européen a voté un amendement pour que la future directive sur les énergies renouvelables exige la fin de l’utilisation de l’huile de palme comme agrocarburant d’ici 2021. « Quatre pays s’y opposent à ce jour dont la France, regrette Lorelou Desjardin qui explique cette position par le souci de ne surtout pas froisser l’Indonésie et la Malaisie. « Plomber nos chances de refourguer 18 Rafales pour une histoire de forêt ? Hors de question », ironisait début avril Le Canard Enchainé.

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