Vin de Bordeaux en 2050: «Sous les climats extrêmes, on n’a jamais fait de produits de grande qualité»

INTERVIEW A l'invitation de l'association des journalistes de l'environnement le viticulteur et œnologue Pascal Chatonnet s'est livré à un exercice visant à préfigurer ce que sera le vin de Bordeaux en 2050, si les prévisions des climatologues en matière de réchauffement climatique se réalisent...

Elsa Provenzano

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Pascal Chatonnet, viticulteur et œnologue, a élaboré dans son laboratoire un vin de Bordeaux en se projetant en 2050.
Pascal Chatonnet, viticulteur et œnologue, a élaboré dans son laboratoire un vin de Bordeaux en se projetant en 2050. — Jean-Bernard Nadeau
  • Sollicité par l’association des journalistes de l’environnement, un œnologue Bordelais a essayé de donner une idée de ce que serait un vin de Bordeaux produit en 2050, si le réchauffement climatique se poursuit selon les prévisions du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).
  • Il a réalisé un assemblage à partir de cépages Merlot et Cabernet Sauvignon, typiques du Bordelais, mais issus de régions beaucoup plus au sud (Languedoc-Roussillon et Tunisie).
  • Il montre que le vin qui serait alors produit serait très différent du Bordeaux actuel, avec un goût de fruits mûrs opposé à celui de fruits frais caractéristique des productions actuelles.

Pascal Chattonnet, viticulteur et œnologue dans le Bordelais, a élaboré dans son laboratoire un millésime fictif de Bordeaux 2050, en se basant sur les prévisions du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), soit une augmentation de 2 à 4 °C de la température dans la région. Il explique à 20 Minutes sa démarche et les conclusions auxquelles il arrive.

D’où part cette idée d’expérimenter une cuvée Bordeaux 2050 ?

Cela a débuté comme une discussion informelle avec des membres de l'association des journalistes de l'environnement, et finalement on a trouvé que c’était une approche cohérente qui pouvait rapidement se concrétiser pour montrer aux prescripteurs d’opinions et au grand public l’une des conséquences du réchauffement global. Cette association a malheureusement des difficultés à sensibiliser sur ce sujet car pour l’instant il n’y a pas de conséquences négatives très visibles chez nous. Alors, on a l’impression que cela ne concerne que les autres.

Quelles sont les conséquences de l’évolution du climat que vous avez pu observer jusque-là sur le vignoble bordelais ?

Sur ces trois dernières années, on a eu des périodes caniculaires de plus en plus fortes et des sécheresses alors que nous sommes censés vivre sous un climat océanique tempéré. Et la date moyenne des vendanges est programmée avec quinze jours d’avance, on voit donc bien qu’il y a quelque chose qui se passe. Pour l’instant, sur les rouges les conséquences sont plutôt positives, quand on a par exemple un été indien, il y a une amélioration du millésime mais si on laisse ce même phénomène climatique se dérouler, cela risque de changer. Sous les climats extrêmes, on n’a jamais fait de produits de grande qualité. C’est la limite de maturité qui est intéressante (et pas un excès de maturité), c’est là qu’on trouve une certaine finesse.

Comment avez-vous procédé pour élaborer cette cuvée Bordeaux 2050 ?

J’ai fait l’hypothèse que nous cultiverions en 2050 les cépages Cabernet Sauvignon et Merlot (les plus typiques du Bordelais) mais dans des climats plus méridionaux (Languedoc-Roussillon et Tunisie). J’ai fait un assemblage 50 % Cabernet et 50 % Merlot, comparable à ce que nous aurions en 2050 si les conditions de culture ne changent pas et si les prévisions des climatologues se révèlent justes.

Que peut-on dire sur les résultats de cet exercice ?

Tout le monde s’attendait à un taux d’alcool plus élevé mais il n’est que de 13,5°. Dans les conditions de réchauffement, on aura très facilement la possibilité de faire mûrir des raisins avec un niveau d’alcool de cet ordre, au lieu de les ramasser à 14 ou 15 ° et qu’ils sont alors difficiles à vinifier. Avec l’accélération du cycle de maturation on peut louper plein de choses et je ne voulais pas un modèle caricatural de fruit brûlé.

Le vin de Bordeaux va-t-il perdre en qualité ?

La qualité est une chose très relative. Ce vin expérimental est surtout très différent. Il a une couleur relativement belle et des arômes de fruits beaucoup plus mûrs presque compotés alors qu’actuellement les Bordeaux sont marqués par des fruits frais. En bouche, il est assez souple et massif presque moelleux, sirupeux. Ce sera aussi un vin avec une capacité au vieillissement certainement réduite en raison d’une évolution déjà importante.

Quel est le message que vous voulez faire passer avec ce vin expérimental ?

C’est une alerte importante parce que les vignobles que l’on plante aujourd’hui en 2018 seront ceux que l’on va déguster en 2050. Il faut se poser la question des cépages, des règles de production, de la sélection des terroirs et peut-être, revenir sur la très haute densité de ces terroirs (pour anticiper le manque d’eau). Le Bordeaux d’il y a trois siècles n’était pas le même qu’aujourd’hui et il faudra évoluer. Le but est d’interpeller la filière mais aussi les autorités réglementaires.