La Ferme des 1.000 veaux, la bonne voie pour l'agriculture française?

AGRICULTURE Dans la Creuse, 45 éleveurs se sont regroupés pour créer localement un centre d’engraissement pour leurs bovins. Une étape faite jusque-là en Italie. Mais cette ferme Saint-Martial, dimensionnée pour accueillir 1.000 veaux, interpelle par sa taille…

Fabrice Pouliquen

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Un troupeau de vaches et de taureaux de race limousine. / Photo illustration.
Un troupeau de vaches et de taureaux de race limousine. / Photo illustration. — MADELEINE PRADEL / AFP
  • Dans la Creuse, quarante-cinq éleveurs se sont réunis pour créer un centre d’engraissement collectif où leurs veaux viennent suivre un régime alimentaire intensif sur six mois avant d’être conduit à l’abattoir.
  • Fin février, la ferme Saint-Martial a été autorisée à porter sa capacité d’accueil à 800 bovins, une taille qui interpellent les opposants de ce centre d’engraissement qu’ils rangent dans la catégorie des fermes usines.
  • Les 45 éleveurs vantent, eux, un projet de territoire qui permet de créer de la valeur sur place alors que jusque-là l’engraissement était fait en Italie. D’autres fermes des 1.000 veaux sont déjà en projet en France.

Du soleil, de la paille fraîche, des bâtiments agricoles semi-ouverts coiffés de panneaux photovoltaïques et qui laissent passer la lumière du jour. Et, en dessous, des bovins visiblement en pleine forme, loin d’être entassés dans leurs enclos.

Tout baigne à la ferme Saint-Martial si on en juge par les images que publie sur le Web le groupe d’éleveurs à l’origine de ce centre d’engraissement pour jeunes bovins ouverts à l’été 2016 à la frontière de la Creuse et de la Corrèze. C’est l’ultime étape avant l’abattoir : cette ferme collective accueille les veaux de 45 exploitations voisines qui, à l’âge de huit mois environ et après avoir vécu jusque-là auprès de leur mère en pâturage, viennent à Saint-Martial-le-Vieux suivre un régime alimentaire intensif qui fera doubler leurs poids en six à huit mois. De 350 à 400 kg à leur arrivée à 600 ou 700 kg à leur sortie.

Un projet scruté de près

L’exploitation est scrutée de près et a déjà reçu la visite de Bernard Cazeneuve, alors Premier ministre, en février 2017. C’est que la ferme Saint-Martial innove déjà sur la forme : « Les agriculteurs ont depuis longtemps créé des associations diverses et variées, les Gaec notamment, indique Jean-Louis Peyraud, directeur scientifique adjoint de  l’Inra (Institut national de la recherche agronomique). Mais en général, il s’agit de regroupement de quelques fermes. Que 45 exploitations se rassemblent pour créer un outil commun, en revanche, c’est bien plus rare. »

La ferme Saint-Martial interpelle aussi par sa taille. Le centre d’engraissement est dimensionné pour accueillir jusqu’à 1.000 veaux, d’où son surnom de la ferme des 1.000 veaux. Fin février, un arrêté du préfet de la Creuse a autorisé le centre d’engraissement à passer de 400 bovins, seuil auquel il était limité jusque-là, à 800. C’est alors l’angle d’attaque des opposants à la ferme Saint-Martial pour qui cette installation géante, qu’ils rangent dans la catégorie des « fermes usines» avec la ferme des 1.000 vaches dans la Somme, ne peut rimer avec environnement et bien-être animal.

« Un décret sur-mesure pour les fermes usines »

Ils l’ont redit encore ce samedi à Gueret, préfecture de la Creuse, lors d’une manifestation organisée par l’association L-PEA (Lumière sur les pratiques d’élevage et d’abattage) qui mène la contestation. L’arrêté préfectoral est particulièrement mal digéré. « Il s’appuie sur un décret du 7 décembre 2016, pris par Ségolène Royal, alors ministre de l’Environnement, explique Aurore Lenoir, présidente de l’association. C’est un décret sur-mesure pour les “fermes usines” qui leur permet d’augmenter leur taille d’un simple enregistrement administratif. Sans étude d’impact ni enquête publique en amont. »

Pourtant, le modèle n’est pas sans poser de question. « On est sur un processus d’engraissement intensif qui se déroule intégralement à l’intérieur et soumet les bêtes sur un temps très court à un régime très énergétique qui engendre des douleurs au foie, aux articulations, estime Aurore Lenoir. La souffrance est moins visible que pour des poules élevées en batterie, mais elle existe. » « C’est de l’engraissement industriel, complète Laurent Pinatel, porte-parole du syndicat agricole Confédération paysanne, lui-même éleveur de bovins en Haute-Loire. La bête est coupée de la nature et assimilée encore un peu plus à une machine. Des installations de cette taille posent aussi des questions environnementales. D’où fait-on venir l’alimentation des bêtes [maïs, céréales…] ? Comment gère-t-on les effluents d’élevage générés [fumiers, lisiers…] sources de pollution aux nitrates ? »

« Pas un projet d’agriculture intensive »

Contacté, Michel Lacrocq, président du collectif d’éleveurs à l’origine de la Ferme des 1.000 veaux n’a pas souhaité répondre à nos questions. « Beaucoup de confusions, entretenues par les opposants, ont été faites sur ce projet », vole à son secours Etienne Gangneron, producteur laitier et vice-président de la FNSEA, premier syndicat agricole, en charge du dossier bien-être animal. Il tique en particulier sur le terme « ferme usine » « laissant croire qu’on intensifie la production, explique-t-il. Ces 45 exploitations agricoles ne vont pas augmenter leurs troupeaux mais elles se mettent en commun pour construire un outil collectif qui leur permettra d’engraisser leurs bêtes sur place et créer une nouvelle valeur ajoutée dans un territoire qui en a besoin économiquement. »

Les bienfaits de la mutualisation vantés

Jusque-là, la majorité de ces 45 éleveurs exportaient leurs bêtes en Italie pour les faire engraisser. « Un cas fréquent, en particulier dans le grand Massif Central, depuis la Bourgogne jusqu’à la Nouvelle-Aquitaine, une région qui s’était jusque-là plutôt spécialisée dans l’élevage des veaux, explique Jean-Louis Peyraud. L’engraissement est un métier en soit, chronophage et qui nécessite des investissements, de la place sur l’exploitation… Des pays, comme l’Italie ou l’Espagne, se sont spécialisés depuis longtemps dans cette activité. »

Dommage, parce que cette étape et celles qui suivent – la production et la commercialisation de la viande – créent beaucoup de valeur ajoutée. « Qu’on souhaite relocaliser cette activité en France est une bonne idée en soit, poursuit le directeur scientifique adjoint de l’Inra. A Saint-Martial, les bêtes ne seront pas moins bien traitées qu’en Italie. »

Quant au volet environnemental, « une source de préoccupation légitime », reconnaît Jean-Louis Peyraud, les agriculteurs de la ferme de Saint-Martial s’efforcent de montrer patte blanche. Dans une vidéo promotionnelle, ils expliquent faire l’impasse sur le soja pour nourrir leurs bêtes car importé des Etats-Unis, vantent les bienfaits de la mutualisation « qui ne permet d’utiliser qu’un tracteur au lieu de 45 si chacun d’entre nous s’était mis à faire de l’engraissement », ou rappelle les transports en moins vers l’Italie.

« À l’opposé de la montée en gamme que dit souhaiter Macron »

« Sauf que les bêtes sont ensuite vendues à la SVA Jean-Rozé dont les abattoirs sont en Ille-et-Villaine », indique Aurore Lenoir. « C’est tout le problème, interpelle Laurent Pinatel. On nous présente ce centre d’engraissement comme un projet de territoire portés par des agriculteurs qui se regroupent afin d’être plus forts pour affronter le marché. Mais de quel marché parle-t-on ? On est sur de la production de viande standard qui ne se démarque pas de ce que peuvent faire des concurrents et maintient les éleveurs dans une grande dépendance vis-à-vis des industriels. »

Pour le porte-parole de la Confédération paysanne, on est à l’opposé de la montée en gamme « que disait souhaiter Emmanuel Macron aux Etats généraux de l’alimentation ». Le syndicat agricole appelle alors à ce que les politiques publiques encouragent bien plus un autre modèle d’engraissement. « En extérieur, à l’herbe, ce qui prend certes plus de temps mais permet d’avoir une viande de meilleure qualité, détaille Laurent Pinatel. C’est possible, beaucoup d’éleveurs le font déjà en France y compris en zone charolaise qu’on dit sinistrée. »

En attendant, c’est bien le modèle de la ferme Saint-Martial qui gagne du terrain. Le 12 mars , le journal La Montagne annonçait ainsi un deuxième centre d’engraissement collectif en projet dans la Creuse, cette fois-ci dans le nord du département. Etienne Gangneron, lui, dit avoir eu vent d’un autre projet dans son département : le Cher.

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