Que faire pour que les Français recyclent mieux au bureau?

DECHETS Les Français ne sont déjà pas au top pour ce qui est du tri des déchets à la maison, mais c’est encore pire au bureau... 

Fabrice Pouliquen

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Chaque année, un salarié du tertiaire génère entre 120 et 140 kg de déchets, dont 70 à 85 kg de papiers, évalue l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie)
Chaque année, un salarié du tertiaire génère entre 120 et 140 kg de déchets, dont 70 à 85 kg de papiers, évalue l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) — O. JUSZCZAK / 20 MINUTES
  • Malgré le décret « Tri 5 flux » qui oblige les entreprises de plus de 20 employés à trier séparément leurs déchets papier, métal, plastique, verre et bois, la France a beaucoup de travail encore à faire pour améliorer le recyclage des déchets de bureau.
  • Pourtant, les professionnels du recyclage s’engagent peu à peu sur cette niche. À l’image de La Poste et de Suez qui se sont alliés dans une société commune Recygo.
  • Mais en plus de proposer aux entreprises plus qu’une solution clé en main de gestion de leurs déchets, il faudra sans doute trouver des moyens innovants pour motiver les salariés à trier.

Des papiers, des emballages en tout genre, des canettes sans oublier les gobelets en plastique de la machine à café et les cartouches de l’imprimante… Chaque année, un salarié du tertiaire génère entre 120 et 140 kg de déchets, dont 70 à 85 kg de papiers, évalue l’ Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie). Or, 13 millions de Français travaillent dans des bureaux, soit 46 % de la population active.

Cela donne une idée de l’ampleur des déchets que génère annuellement la vie de bureau. Pourtant, jusqu’à présent, ce gisement est passé à la trappe, « les campagnes de communication sur la nécessité du geste de tri ayant surtout ciblé les ménages », indique Christophe Marquet, ingénieur à l’Ademe en charge des déchets d’activité économique. Résultat : les Français recyclent moins bien au bureau. « Seulement 20 % des papiers y sont recyclés contre 41 % à la maison », illustre l’Ademe.

Un décret qui oblige au tri, mais aucun contrôle

Cela ne veut pas dire que ce papier finit sur le trottoir agglutiné en dépôt sauvage. « Le plus souvent, ces entreprises, parce qu’elles sont situées dans le périmètre de la collecte publique des déchets, jettent leurs papiers dans les fameux bacs jaunes, mélangés à d’autres déchets, explique Christophe Marquet, ingénieur en charge des déchets d’activité économique. Il n’y a rien d’illégal à cela mais cela ne permet pas une valorisation optimale du papier. »

Pourtant, les entreprises sont incitées à trier à la source les déchets qu’elles génèrent et à les valoriser. C’est le décret « Tri 5 flux », entré en vigueur le 1er juillet 2016 et qui oblige les entreprises à trier séparément leurs déchets papier, métal, plastique, verre et bois dans le cadre de leur activité. Le décret a d’abord été appliqué aux entreprises et administrations de plus de 100 salariés. Avant de s’étendre à celles de plus de 20 salariés depuis le 1er janvier dernier.

Les entreprises qui manquent à leur obligation s’exposent à une astreinte journalière après mise en demeure et jusqu’à 150.000 euros d’amendes. « Mais le décret est encore peu connu et il n’y a de toute façon pas de contrôles à ce jour, observe Mickaël Dupré, enseignant-chercheur en psychologie sociale de l’environnement à l’IAE (Institut d’administration des entreprises) de Brest. Le tri des déchets au bureau reste globalement une préoccupation mineure pour les entreprises. »

Les professionnels du recyclage adaptent leurs offres

L’enjeu fait tout de même l’objet d’une conférence ce mercredi dans le cadre de la 11e édition du salon Produrable dédié la RSE (Responsabilité sociale des entreprises). « Une première », précise les organisateurs. Surtout, en face, les professionnels du recyclage structurent peu à peu leurs offres de gestion clé en main des déchets générés par la vie de bureau. Le dernier exemple en date est l’alliance de La Poste et de Suez dans une société commune Recygo, effective depuis vendredi. L’entreprise n’est pas toute nouvelle puisque Recygo a été officiellement lancée en 2012 par La Poste pour compenser la perte d’activité liée à la baisse du courrier en France.

« Mais jusque-là, notre offre ne concernait que le recyclage et la collecte des déchets papiers et cartons, précise Philippe Dorge, directeur général adjoint du groupe La Poste. L’association avec Suez nous permettra d’élargir notre offre au recyclage des cinq flux de déchets et de toucher toutes les entreprises même les plus grandes. » « Les facteurs se chargeront de la collecte des déchets pour les entreprises jusqu’à 100-150 salariées, précise Corinne Sieminski, présidente de Recygo. Pour les sites de plus grande taille, pour lesquels il faut une gestion plus sophistiquée des déchets, nous basculerons sur les solutions de Suez. »

L’objectif à cinq ans pour Recygo sera de collecter au moins 50.000 sites en France. D’autres sociétés spécialistes du recyclage sont sur le coup. Comme La Corbeille bleue (groupe Paprec), Elise, CKFD, Tricycle environnement, Le Petit Plus

« Que celui qui trie puisse mesurer les effets de son geste »

Christophe Marquet voit cet essor d’un bon œil, « la réticence des entreprises à s’occuper de leurs déchets étant souvent plus liée à la complexité à gérer les flux qu’à une question de coût », note l’ingénieur de l’Ademe.

Mickaël Dupré note un frein en particulier au travail : « le manque d’homogénéisation dans la collecte des déchets, explique-t-il. Dans votre bureau, vous aurez peut-être deux corbeilles, dont l’une dédiée aux papiers. Mais dans le bureau voisin, vous n’en aurez plus qu’une et dans un autre encore trois. Ce manque de cohérence n’incite pas au tri et conforte la légende urbaine tenace consistant à dire que "de toute façon, tous ces déchets finissent mélangés au centre de tri". »

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Pour y répondre, les offres développées par les professionnels du recyclage comprennent généralement un diagnostic en amont pour définir clairement les besoins de l’entreprise cliente et la distribution de corbeilles identifiables et dédiées à un seul déchet à la fois pour faciliter le geste de tri. « Nous développons aussi une plateforme digitale permettant aux salariés de suivre le parcours des déchets qu’ils ont triés, les ressources économisées, les émissions de C02 évitées… », complète Corinne Sieminski. « Il est important que celui qui trie puisse mesurer les effets de son geste », confirme Mickaël Dupré.

Mais faut-il encore s’assurer que les salariés consultent cette plateforme digitale. On en vient alors au nudge, l’art de vous inciter à adopter un comportement bénéfique pour vous ou la collectivité sans que vous en rendiez compte. Par le jeu notamment. « Comme Cube 2020, un challenge entre entreprises qui récompense les bâtiments tertiaires réalisant des économies d’énergie grâce aux écogestes de leurs occupants. On pourrait imaginer la même chose pour les déchets de bureaux, » glisse Christophe Marquet.