La méthanisation, bien plus qu’une énergie renouvelable?

AGRICULTURE Produire de l’électricité et chauffer des bâtiments avec du fumier… C’est toute la promesse de la méthanisation que la France souhaite développer. A la clé ? De l’énergie renouvelable mais aussi des revenus supplémentaires pour les agriculteurs….

Fabrice Pouliquen

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Une installation de méthanisation à Moussonvilliers dans l'Orne en octobre 2016. (Photo illustration).
Une installation de méthanisation à Moussonvilliers dans l'Orne en octobre 2016. (Photo illustration). — CHAMUSSY/SIPA
  • Lundi, Sébastien Lecornu, secrétaire d’État auprès de Nicolas Hulot, a détaillé les 15 propositions du groupe de travail « méthanisation » lancé deux mois plus tôt pour développer la filière.
  • Car à ce jour, avec seulement 574 installations de méthanisation sur le territoire, la France est très en retard sur cette filière, pourtant l’une des pistes les plus prometteuses pour atteindre son objectif de 10 % de gaz renouvelable dans la consommation d’ici 2030.
  • Et puis, au-delà de produire de l’énergie verte, la filière méthanisation, particulièrement adaptée à l’agriculture, est la promesse d’engendrer des compléments de revenus pour les exploitants.

Du fumier pour produire de l’électricité et de la chaleur… À la Gaec des Brimbelles, une exploitation agricole laitière à Migneville, en Meurthe-et-Moselle, le concept est déjà réalité depuis 2003. Francis Claudepierre, président de l’association des Agriculteurs méthaniseurs de France (AMF), récolte le fumier et le lisier de deux élevages de vaches laitières - « soit environ 5.500 tonnes de matières organiques chaque année », précise-t-il- qu’il stocke ensuite dans une fosse en béton en forme de chapiteau, première étape de son installation de méthanisation.

Du fumier pour produire de l’électricité et chauffer des bâtiments

Il faut ensuite laisser la fermentation agir. « Au fil du processus, ces déchets vont libérer un gaz composé à 55 % de méthane, un peu comme vous le ferez quelques heures après avoir mangé un plat de fayots », sourit Francis Claudepierre. Sauf que ce coup-ci, ce biogaz se révèle utile à plus d’un titre. Brûlé sur place dans un cogénérateur, il apporte l’énergie nécessaire pour faire tourner une dynamo qui permettra à Francis Claudepierre de produire de l’électricité et de la vendre à EDF. « Nous avons produit en 2017 deux millions de kWh, c’est-à-dire l’équivalent de la consommation électrique de 400 foyers et nous devrons produire 3,4 millions de kiWh en 2018, soit la consommation cette fois-ci de 700 familles. »

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Parallèlement, cette production d’électricité produit de la chaleur qui alimente un circuit de chauffage central. « De quoi chauffer localement douze maisons, une école intercommunale ou encore notre fromagerie », complète Francis Claudepierre. Quant à la matière qui reste à l’issue de la fermentation [le digestat], elle devient un engrais très efficace que l’agriculteur n’hésite pas épandre sur ses cultures.

Une filière méthanisation encore peu développée

La Gaec des Brimbelles est un cas d’école que le ministère de la Transition écologique souhaite voir se multiplier à l’avenir. Lundi, Sébastien Lecornu, secrétaire d’État auprès de Nicolas Hulot, a détaillé les 15 propositions du groupe de travail « méthanisation » lancé deux mois plus tôt pour développer la filière. La France ne part pas tout à fait d’une feuille blanche puisqu’elle compte à ce jour 574 installations de méthanisation sur le territoire selon les chiffres de l’ Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie). Dont 390 à la ferme.

« Mais ce biogaz issu de la filière française méthanisation ne représente qu’une infime part du gaz consommé dans le pays, rappelle Guillaume Perrin, chef du service « réseau de chaleur et de froid » à la FNCCR, une fédération de 800 collectivités françaises qui aide à l’organisation des services en réseau, dont ceux de l’énergie. Nous sommes très loin de l’Allemagne qui compte d’ores et déjà 9.000 installations de méthanisation, Et le biogaz issu de la filière française méthanisation ne représente qu’une infime part du gaz consommé dans le pays. »

D’où ce désir de booster la filière alors que se prépare en ce moment la prochaine PPE (Programmation pluriannuel de l’énergie) qui fixe les caps à atteindre pour chaque source d’énergie en vue d’être dans les clous de la loi sur la transition énergétique. « Celle-ci fixe notamment l’objectif de 10 % de gaz d’origine renouvelable dans la consommation en 2030 », rappelle Sébastien Lecornu.

Sécuriser le revenu des agriculteurs

Cette part ne pourra être atteinte sans le développement de la méthanisation en France, technique éprouvée pour produire du gaz renouvelable en France. Et ce n’est pas le seul atout de filière. Elle valorise déjà un large panel de déchets agricoles. Du lisier et du fumier mais aussi des résidus de récolte (de la paille typiquement)… « Elle contribue aussi à diminuer les émissions de gaz à effet de serre qui finissent par être rejetées si ces déchets agricoles sont simplement stockés », précise Guillaume Bastide, ingénieur à l’Ademe, spécialiste de la méthanisation.

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Mais elle permet aussi et peut-être surtout d’assurer des revenus complémentaires aux agriculteurs. Dans une étude parue en février dernier, l’Ademe évaluait à 1,366 milliard d’euros le chiffre d’affaires en 2015 pour les agriculteurs engendré par la production d’énergies renouvelables. La filière biocarburant est la plus rémunératrice suivie par le photovoltaïque. La méthanisation arrive juste après avec un chiffre d’affaires de 88 millions. Sur ce point, Francis Claudepierre ne veut pas déballer sa comptabilité sur la place publique. « Mais disons qu’en quinze ans, nous avons quasiment amorti notre installation de méthanisation, précise-t-il. Nous sommes passés de un à neuf emplois équivalent temps plein sur l’exploitation et nous avons traversé plus facilement la crise laitière de 2015. »

Des banques trop frileuses ?

L’investissement de départ est en revanche très lourd. « De 300.000 euros pour les plus petits projets à 15 millions d’euros » pour les projets collectifs, détaille Guillaume Bastide. Une somme que peine à réunir les exploitants agricoles d’autant plus aujourd’hui dans un contexte de crise agricole. « Et en face, les banques sont frileuses à accorder des prêts pour des installations de méthanisation », regrette Francis Claudepierre.

C’est en effet l’un des freins au développement de la filière identifié par Sébastien Lecornu. L’une des quinze propositions faites par le groupe de travail est ainsi de créer un fonds de garantie de 100 millions d’euros pour faciliter l’accès au crédit pour les agriculteurs. Il est aussi question de réduire les délais d’instruction des projets d’un an à six mois, de mettre en place un plan de formation, ou encore d’élargir le panel des débouchés possibles pour le biogaz produit. Sébastien Lecornu promet ainsi dans un avenir proche de rendre possible l’utilisation du gaz issu de la méthanisation comme carburant [bioGNV] pour les engins agricoles.

Il n’y en a pas que pour l’agriculture

Mais il n’y en a pas que pour l’agriculture. « Ces dernières années, des collectivités ont aussi investi dans des installations de méthanisation soit pour valoriser les boues de leurs stations d’épuration [ces déchets qui restent une fois l’eau traitée], soit pour valoriser d’autres déchets qu’elles génèrent [tontes de gazon, copeaux de bois, ordures ménagères], précise Guillaume Perrin. Le principe est le même qu’en agriculture : la fermentation de ces déchets libère du biogaz. Mais, cette fois-ci, il s’agit le plus souvent de l’injecter dans le réseau de gaz et ainsi chauffer des maisons, des bâtiments publics ou des industries.

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« Mais le développement de cette filière était jusque-là limité dans la mesure où les boues des stations d’épuration et les autres biodéchets devaient être traités séparément, reprend Guillaume Perrin. Pour lever cette barrière, le groupe de travail envisage alors d’autoriser les mélanges, sous certaines conditions qui restent à définir encore aujourd’hui. La FNCCR y voit déjà une grande avancée, « notamment pour les collectivités moyennes qui jusque-là n’investissaient pas dans la méthanisation faute de gisements de déchets suffisant pour rentabiliser l’installation, estime Guillaume Perrin. Nous aurons aussi besoin d’elles pour arriver à cet objectif de 10 % de gaz vert à l’horizon 2030. »