La dégradation des terres, l’autre inquiétude du Giec de la biodiversité

BIODIVERSITE L’IPBES conclut sa plénière à Medellin (Colombie) par la publication ce lundi d’un vaste rapport, réalisé sur trois ans par une centaine de chercheurs, sur la dégradation des terres. Celle-ci pourrait provoquer le déplacement d'au moins 50 millions de personnes d'ici à 2050...

Fabrice Pouliquen

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Début de la moisson de blé dans un champ de Saint-Quentin Fallavier, en Isère.(Photo illustration)
Début de la moisson de blé dans un champ de Saint-Quentin Fallavier, en Isère.(Photo illustration) — SIPA
  • Un rapport de plus de 100 experts mondiaux publié ce lundi révèle une dégradation inquiétante des sols de la planète. Plus de trois milliards de personnes sont déjà affectées, et 50 millions pourraient être contraintes de migrer d’ici à 2050.
  • Cette dégradation des terres se manifeste de plusieurs façons : abandon de terres, pertes de fertilité des sols cultivés, déclin de la biodiversité contenu dans ces sols, déforestation…
  • Des solutions existent toutefois pour contenir voir inverser le phénomène. « La réduction de l’usage des pesticides et des techniques de labour », indique par exemple Hélène Soubelet, directrice de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB).

En 2016, à l’occasion de sa quatrième plénière, l’IPBES (le groupe d’experts internationaux spécialisés sur la biodiversité) faisait un focus sur le rôle des espèces pollinisatrices et l’ impact des insecticides néonicotinoïdes sur le déclin des populations d’abeilles.

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Deux ans plus tard, à l’occasion de sa sixième réunion plénière à Medellin (Colombie) qui vient de se terminer, le Giec de la biodiversité s’est penché cette fois-ci sur la dégradation des terres au niveau mondial avec la publication d’un rapport de 1 000 pages réalisé par une centaine de chercheurs de 45 pays réunis dans un groupe de travail créé en 2014.

Déclin de biodiversité et dégradation des services rendus par les terres

« Il a déjà été beaucoup question de la dégradation des terres par le passé, mais il n’y avait pas encore de prise de conscience de l’enjeu au niveau international, note Hélène Soubelet, directrice de la FRB (Fondation pour la recherche et la biodiversité), une plateforme science-société qui soutient et promeut les projets scientifiques et l’expertise sur la biodiversité. Surtout, les sols rendant de multiples services, leur dégradation était toujours abordée par le prisme d’une autre problématique, comme celle du changement climatique. »

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Ce nouveau rapport de l’IPBES corrige le tir. « L’évaluation porte sur les terres et pas seulement les sols, précise à 20 Minutes Florent Kohler, anthropologue franco-brésilien coordinateur du chapitre 2 de ce rapport. C’est-à-dire que nous nous sommes intéressés non seulement aux sols, mais aussi à ce qui les recouvre : forêts, pâturages, réseaux hydriques… » Par « dégradation des terres », le groupe de travail entend la perte ou le déclin de la biodiversité contenue dans ces terres, mais aussi la dégradation des services que rendent normalement ces mêmes terres. La capacité à stocker le carbone, un gaz à effet de serre, par exemple, mais aussi la capacité à améliorer la productivité agricole.

« Les sols hébergent 25 % de la biodiversité mondiale »

Cette dégradation des terres est essentiellement due aux activités de l’homme. Florent Kohler cite les pratiques agricoles intensives, y compris dans l’élevage, mais aussi l’activité forestière, l’extraction minière et pétrolière, l’urbanisation incontrôlée… La dégradation part de la « transformation de toute végétation originelle. Cela peut être la reconversion d’une forêt en terre agricole (…) d’une mangrove en élevage de crevettes », complète le scientifique Robert Watson, président de l’IPBES, interrogé par l’AFP. Une gestion déraisonnable des terres provoque alors une dégradation des sols en causant pollution, érosion, épuisement des sols, qui perdent en nutriments et en productivité.

Cette dégradation de la surface de la Terre n’est pas un problème isolé. Elle contribue déjà à la sixième extinction de masse des espèces animales et végétales, qu’évoquait le 11 juillet dernier une étude parue dans les Proceedings of the National Academy of Science. « On estime que les sols hébergent 25 % de la biodiversité mondiale, indique Hélène Soubelet. Des insectes, des champignons, des bactériens. Soit une biodiversité microscopique qu’on connaît à peine encore. »

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Cette dégradation des terres est aussi étroitement liée au changement climatique, note pour sa part Florent Kohler. Le réchauffement climatique accentue la désertification et le changement du régime des pluies, tandis que la dégradation des terres, notamment la déforestation et le déclin des capacités de stockage de carbone des sols, aggrave l’effet de serre. »

Une cause de migrations à venir ?

Enfin, la dégradation des terres, qui affecte aussi la sécurité alimentaire et l’approvisionnement en eau, nuit d’ores et déjà au bien-être de 3,2 milliards de personnes, pointe le rapport. Un nombre qui pourrait aller croissant. « La perte de fertilité des terres, due au surpâturage, aux intrants chimiques, à l’érosion ou à la sécheresse pourrait provoquer une baisse de 10 % des rendements agricoles d’ici 30 ans », pointe Florent Kohler. « Une baisse qui concerne aussi la France, ajoute Hélène Soubelet. En 2016, le rendement des céréales avait diminué de 10% par rapport à 2015 sans que cela s’explique uniquement par des événements climatiques. La baisse de fertilité des sols entrait aussi en compte. »

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Le groupe de travail estime alors que cette dégradation des terres pourrait pousser au déplacement d’au moins 50 millions de personnes d’ici à 2050, et jusqu’à 700 millions si les humains continuent à détériorer la source de leur subsistance.

Des solutions existent

Au-delà du constat, le rapport de l’IPBES formule aussi tout une série de recommandations pour une gestion plus durable des terres, capable de préserver ces terres et leur potentiel productif pour nourrir une population croissante. « Les bénéfices de cette restauration excèdent de loin le coût de l’inaction », notent les scientifiques, qui ne limitent pas ces bénéfices à la seule augmentation de la productivité agricole. « La promesse est aussi l’amélioration du bien-être physique et psychique des populations, mais aussi la réduction des migrations liées aux sécheresses ou à l’épuisement des terres », explique Florent Kohler.

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« Il n’y a pas une pratique miracle, la dégradation des terres étant très dépendante du contexte local, précise Hélène Soubelet. En Europe, les solutions passent par le développement des pratiques agro-écologiques, utilisant moins de pesticides et n’ayant pas recours au labour profond [qui consiste à retourner la couche arable d’un champ cultivé pour l’ensemencer à nouveau]. On a longtemps cru cette pratique bonne car permettant d’aérer les sols. On sait aujourd’hui qu’elle est destructrice pour les sols et la biodiversité qu’ils contiennent. Or, des techniques éprouvées de non-labour existent. Le rapport préconise de les développer. » Le rapport cite aussi l’agroforesterie dans le panel des solutions.

Mieux penser l’urbanisation

Une autre piste aussi est de mieux théoriser la planification urbaine en fonction de la qualité des sols. « Bien souvent, on a bétonné en rongeant sur des terres fertiles si bien que l’agriculture a perdu des terres à potentiel productif, regrette Hélène Soubelet. Nous nous rendons compte peu à peu aujourd’hui qu’on ne peut pas délocaliser sans réfléchir notre production agricole. »