Forum mondial de l'eau de Brasilia: Quand l’eau vient à manquer dans les mégalopoles...

EAU Le Cap, à l’extrême sud-ouest de l’Afrique du sud est confronté à une grave crise de l’eau, conséquence de trois années sèches. En 2016, c’était La Paz et en 2050, ce sera peut-être une centaine de mégalopoles, pointe une récente étude parue dans « Nature »…

Fabrice Pouliquen

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Des habitants du Cap collectent de l'eau le 19 janvier 2018.
Des habitants du Cap collectent de l'eau le 19 janvier 2018. — RODGER BOSCH / AFP
  • Les habitants du Cap, deuxième agglomération d’Afrique du Sud, sont rationnés en eau depuis plusieurs mois alors que les réserves des barrages alimentant la ville ont atteint un niveau très bas.
  • Le début d’une nouvelle ère ? Une étude parue dans la revue scientifique « Nature » début janvier estime que de nombreuses mégalopoles devraient connaître des problèmes d’approvisionnement en eau d’ici 2050 sous l’effet combiné du changement climatique et de la croissance urbaine.
  • Le Forum mondial de l’eau, qui se tient jusqu’au 23 mars à Brasilia, est l’occasion de passer en revue les solutions pour une meilleure gestion de l’eau dans les villes. Parmi celles-ci, les solutions vertes, basées sur la nature.

Sans mauvais jeu de mots, Le Cap a eu très chaud. Confrontée à une longue période de sécheresse, la deuxième agglomération d’Afrique du Sud avec près de quatre millions d’habitants a  longtemps brandi la menace du « Jour Zero », date à laquelle le niveau d’eau dans les bassins l’alimentant passerait sous les 13,5 %.

Un seuil si bas que la ville aurait alors coupé les robinets et rationné la quantité d’eau par habitants à 25 litres par jour, distribués à travers 200 points de ravitaillement.

Les habitants du Cap rationnés à 50 litres d’eau par jour

Au summum de la crise, ce « Jour Zéro » avait été fixé au 12 avril, puis reporté au 9 juillet avant que Le Cap n’indique finalement début marsqu’elle devrait finalement éviter les coupures d’eau en 2018. Car depuis de longs mois, les habitants ont été mis à la diète. Et le sont encore. « La consigne est de n’utiliser que 50 litres d’eau par jour et par personne, explique à 20 Minutes, Mathieu, Français installé au Cap depuis 2016. Pour avoir un ordre d’idée, une douche de deux minutes nous fait consommer 20 litres d’eau. » L’expatrié dit la consigne plus ou moins contrôlée par les autorités et donc respectée des habitants.

Mais ces restrictions, associées à une meilleure gestion de l’eau, ont fini tout de même par payer. Le 12 mars, Le Cap avait consommé 511 millions de litres d’eau sur la journée, soit plus de deux fois moins que sa consommation journalière trois ans plus tôt en février 2015, rappelle GroundUp, média en ligne local.

La situation reste fragile

Malgré les efforts consentis, on reste au-dessus des 450 millions de litres d’eau consommés par jour, l’objectif fixé par les autorités pour éloigner durablement la menace du « Jour zéro ». Du coup, celui-ci n’est pour l’instant écarté que pour 2018 et seulement sur la base des précipitations attendues ces prochains mois. Bref, la situation au Cap reste très fragile.

Le début d’une ère nouvelle ? Avant Le Cap, Céline Gilquin, responsable « eau » àAFD (Agence française du développement), cite aussi La Paz et plusieurs régions de Bolivie qui avaient connu une crise de l’eau plus grave encore en novembre 2016. Les coupures d’eau dans plusieurs quartiers de la capitale avaient entraîné des tensions entre habitants et des manifestations contre le gouvernement.

Changement climatique et croissance urbaine se télescopent

Mais que des mégalopoles en viennent à couper la distribution d’eau au robinet faute de réserves suffisantes reste un phénomène nouveau, inconcevable il y a quelques années encore. En 2050, en revanche, ces rationnements pourraient être bien plus communs. C’est le résultat du télescopage de deux tendances fortes.

Il y a d’abord le changement climatique qui complique le renouvellement en eau des nappes phréatiques et des bassins de rétention. Les périodes de sécheresse risquent d’être à l’avenir plus longues ou les pluies plus violentes, favorisant le transfert direct d’une grande part des eaux vers les mers et océans.

À cela s’ajoute « une croissance urbaine extrêmement importante dans des zones où l’eau n’est pas toujours disponible », prévient Agathe Euzen, anthropologue au CNRS, spécialiste de l’eau. Plus de la moitié de la population mondiale vit désormais dans des villes, cette proportion sera de 66 % en 2050. À la clé : une augmentation encore de la demande domestique en eau dans les villes à l’avenir. Elle avait quasiment quadruplé dans le monde ces 60 dernières années, en raison de l’essor démographique, d’un meilleur accès aux infrastructures et de l’augmentation des besoins. Elle pourrait encore s’accroître de 80 % d’ici 2030. « Et ces néo-urbains, il faudra aussi les nourrir, ajoute Agathe Euzen. On ne pourra pas se passer d’agriculture autour de ces villes, ce qui compliquera encore les arbitrages sur la ressource en eau entre les usages domestiques, l’agriculture, l’industrie… »

De nombreuses mégalopoles en déficit hydrique en 2050

Justement, une étude prospective parue le 8 janvier dernier dans la revue scientifique Nature Sustainbility s’est penchée sur la question. Les chercheurs de l’université allemande de Kassel ont imaginé l’évolution des ressources en eau des 482 plus grandes villes à travers le monde, accueillant aujourd’hui 736 millions d’habitants, en prenant en compte les perspectives de croissance et un scénario où les actions de lutte contre le réchauffement global auraient une efficacité mitigée.

L’étude a ensuite retenu deux hypothèses politiques : les urbains sont prioritaires pour l’accès à l’eau, ou au contraire les besoins de l’industrie et de l’agriculture sont considérés comme primordiaux. Dans le premier cas, 36 % des villes (440 millions de personnes) connaîtront des problèmes d’approvisionnement dans 30 ans. Dans le second cas, c’est pire : sur ces 482 villes, plus d’une sur deux (représentant 673 millions de personnes) serait alors en déficit hydrique et rationnée. Los Angeles, Jaipur (Inde), Dar es Salaam (Tanzanie) s’avèrent les villes les plus menacées.

Il n’y a pas de fatalité pour autant, redira ces jours-ci encore le Forum mondial de l’eau, plus grand événement international sur l’eau qui se tient jusqu’au 23 mars à Brasilia. Des solutions existent pour anticiper les déficits hydriques et limiter la gravité des crises. Et « sans forcément parler des usines de dessalement d’eau de mer, une solution ultime qui ne convient pas à toutes les villes et qui n’est pas sans impact environnemental », estime Céline Gilquin.

Se pencher sur nos eaux usées

Elle évoque déjà la nécessité d’améliorer, dans de nombreux cas, les canalisations existantes, « certaines accusant d’importantes pertes d’eau parce qu’elles sont trouées, précise-t-elle. La Bolivie a beaucoup travaillé sur ce point après la crise de 2016. » Une autre piste est de tenter de maîtriser la demande, en poussant les urbains, les secteurs agricoles et industriels à une consommation plus raisonnée de l’eau. Au Cap, c’est bien ce qui a en grande partie permis de repousser le « jour zéro ».

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Il faudra bien aussi un jour qu’on se penche sur nos eaux usées, dont 80 % au niveau mondial sont rejetés dans la nature sans aucun traitement. « Bien retraitée, c’est pourtant une ressource inestimable qui permettrait de baisser la pression sur les nappes phréatiques ou les bassins de rétention d’eau, reprend Céline Gilquin. Plusieurs pays du pourtour méditerranéen, soumis à un fort stress hydrique, s’engagent dans cette voie. L’AFD accompagne ainsi le Maroc sur un projet de réutilisation des eaux usées pour un usage industriel ou la Tunisie et la Jordanie cette fois-ci pour un usage agricole. »

Promouvoir les solutions vertes

Enfin, dans un rapport public rendu ce lundi, l’Unesco et l’ONU-eau appellent pour leur part à revenir vers des solutions vertes, fondées sur la nature, pour une meilleure gestion de l’eau « alors que pendant trop longtemps, le monde s’est tourné en priorité vers les infrastructures "grises" construites par l’homme (barrages, canaux d’irrigation…) ».

Il s’agirait notamment de restaurer les zones humides, très efficaces pour filtrer naturellement l’eau, d’adopter des pratiques plus vertes en agriculture, basées sur « un moindre recours aux pesticides et une amélioration de la couverture végétale des champs. »

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Mais en villes aussi des applications sont possibles. Le rapport cite en exemple le projet « villes éponges » initiée par la Chine et qui vise à multiplier les solutions vertes dans 16 grandes villes du pays d’ici 2020 : des revêtements perméables, la réhabilitation des zones humides avoisinantes, la création de parcs ou encore le développement des murs végétalisés et des jardins sur les toits. L’objectif ? Parvenir à recycler et à utiliser 70 % de l’eau de pluie qui tombe sur ces villes.