Fukushima : Naoto Kan, le Premier ministre repenti du nucléaire, en France toute cette semaine

NUCLEAIRE Il gouvernait le 11 mars 2011 lorsque la centrale nucléaire de Fukushima perdait trois de ses six réacteurs. Naoto Kan est depuis un antinucléaire convaincu et parle de son expérience dans le monde entier. Dont en France cette semaine...

Fabrice Pouliquen

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L'ancien Premier ministre Naoto Kan (à droite) lors d'une manifestation antinucléaire le 10 mars 2013 à Tokyo.
L'ancien Premier ministre Naoto Kan (à droite) lors d'une manifestation antinucléaire le 10 mars 2013 à Tokyo. — RIE ISHII / AFP
  • Depuis le 11 mars 2011, Naoto Kan en est convaincu : il faut sortir du nucléaire. Un message que martèle l’ex-premier ministre japonais, au pouvoir lors de la catastrophe nucléaire de Fukushima, aux quatre coins du monde.
  • Il sera toute la semaine, en France pour une série de conférences.
  • Si sa parole est recherchée à l’étranger, paradoxalement, Naoto Kan n’a pas l’oreille du gouvernement japonais actuel qui veut relancer 42 réacteurs dans l’archipel d’ici 2030.

Des conférences à la pelle, dont l’une à l’Assemblée nationale mardi, une rencontre avec des députés européens à Strasbourg, un déplacement dans la Manche, pour voir au plus près l’EPR de Flamanville et l’usine Areva de retraitement des déchets nucléaires à la Hague.

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Le programme des cinq jours de visite en France de Naoto Kan s’annonce chargé. Il faut dire que sa parole est recherchée. Aujourd’hui député du parti démocrate du Japon, l’homme était Premier ministre de son pays le 11 mars 2011, lorsqu’un tremblement de terre suivi d’un tsunami entraînaient la mise hors-service du système de refroidissement principal de la centrale nucléaire de Fukushima Daiich et la fusion de trois des six réacteurs du site. Le plus grave accident nucléaire de l’histoire depuis celui de Tchernobyl, en URSS en 1986.

« Il faut se débarrasser des centrales nucléaires »

Juste avant de démissionner, en août 2011, Naoto Kan prenait la décision de stopper les 54 réacteurs nippons et de se passer ainsi d’une énergie qui représentait alors 28 % du mix énergétique de son pays. Sept ans plus tard, l’ancien Premier ministre reste un antinucléaire convaincu, certain que « si l’on veut penser aux générations futures au Japon, comme partout ailleurs dans le monde, il faut se débarrasser des centrales nucléaires ».

Un message qu’il martèle aujourd’hui sur tous les continents. Aux Etats-Unis, en Angleterre, au Danemark, en Corée, à Taïwan, en Pologne. Et donc aussi en France, pays où la part du nucléaire dans la production d’électricité (75%) est la plus importante au monde. Pour autant, Naoto Kan n’arrive pas forcément en territoire hostile. L’atome n’a jamais autant été remis en question en France. C’est encore le cas toute la semaine avec une votation qu’organise le parti la France Insoumise.

La question est sans détour : « Vous voulez vous sortir du nucléaire ? ». « Depuis ce dimanche et pendant huit jours, les Français sont invités à y répondre, soit en ligne soit dans les bureaux de vote tenus bénévolement un peu partout en France, précise Martine Billard, spécialiste des questions écologies pour France Insoumise. Si nous récoltons un « oui » massif, ce sera une pression supplémentaire en vue des débats sur Bure [projet d’enfouissement des déchets nucléaires] et de la Programmation pluriannuelle de l’énergie. »

Le revirement d’un pro-nucléaire

Dans cette optique, la venue de Naoto Kan tombe à pic pour les antinucléaires. De par sa stature d’abord -on parle d’un ex-chef d’État- « mais aussi par son histoire, ajoute Charlotte Mijeon, porte-parole du réseau Sortir du Nucléaire, co-organisatrice de la venue en France de l’ex-Premier ministre jaopnais. Car Naoto Kan a longtemps promu l’énergie nucléaire avant d’entamer un virage à 180°. » « J’avais toujours pensé qu’en raison de l’excellence de la technologie de notre pays, nous ne pouvions connaître d’accident nucléaire comme celui de Tchernobyl », explique-t-il dans un témoignage vidéo réalisé en marge du troisième forum social international antinucléaire à Paris, en novembre dernier.

C’est sur les raisons de ce revirement que Naoto Kan est particulièrement attendu. Forcément, les conséquences de la catastrophe de Fukushima y sont pour beaucoup. Si l’incident nucléaire n’a pas causé de décès direct, sept ans plus tard, il laisse encore derrière lui plus de 73.000 déplacés dont le haut niveau de radiation des abords de la centrale complique toujours leur retour. Quant au démantèlement de la centrale, il se poursuit encore. La résolution de la catastrophe devrait prendre une quarantaine d’années encore et coûter 624 milliards d’euros, signale Le Monde s’appuyant sur une estimation d’avril 2017 du centre d’études économiques JCER.

Au-delà des dégâts réels, Naoto Kan parle presque plus de ce que le Japon a évité de justesse le 11 mars 2011, si le combustible fondu était parvenu à percer la cuve et à s’échapper on ne sait où. « J’avais demandé au directeur de la commission de sûreté nucléaire de faire une simulation du pire scénario, raconte-t-il. Il aurait alors fallu évacuer une zone de 250 km autour de la centrale de Fukushima, incluant donc Tokyo où vivent 50 millions de personnes, soit 40 % de la population japonaise. Cela n’a pas eu lieu heureusement. »

Le nucléaire de retour au Japon ?

Paradoxalement, si la parole de Naoto Kan est recherchée à l’étranger, il n’a pas l’oreille de son premier ministre. Shinzo Abe, l’actuel Premier ministre, souhaite relancer 42 réacteurs d’ici à 2030 et porter la part du nucléaire dans le mix énergétique japonais entre 20 et 22 %.

« C’est que l’arrêt des centrales nucléaires japonaises a eu pour contrepartie une hausse des prix de l’électricité (20 % pour les particuliers, 30 % pour les entreprises) mais aussi un recours accru aux énergies fossiles, passées de 62 % en 2010 à 88 % en 2013 dans le mix énergétique japonais, explique Jean-François Heimburger, journaliste spécialiste du Japon pour Asialyst. S’il appelle tout de même à poursuivre le développement des énergies renouvelables, Shinzo Abe estime aussi que le Japon ne peut pas se passer du nucléaire et qu’il faut restaurer la confiance du public vis-à-vis de cette énergie. »

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Sur ce dossier, le gouvernement japonais se confronte aux réticences de sa population, majoritairement opposée à une re-nucléarisation du pays dans les sondages. « Shinzo Abe est le pape du néolibéralisme, aux mains du lobby de l’industrie nucléaire, fustige Kolin Kobayashi, journaliste japonais installé à Paris et président d’EchoEchange, association également impliquée dans la venue de Naoto Kan à Paris. Il ne raisonne que par l’argent, rarement en termes de sécurité. » Comme quoi au Japon aussi, le débat est passionné.