Océans : Ils poussent les limites de la plongée sous-marine pour percer les secrets de la «Twillight zone »

EXPLORATION Depuis dix ans, les explorateurs Ghislain et Emmanuelle Bardout multiplient les plongées à plus de 100 mètres de fond. Pour Under the pole 3, leur expédition en cours, l'enjeu n'est plus seulement d'aller profond, mais d'y rester longtemps...

Fabrice Pouliquen

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/Photo Under the pole
/Photo Under the pole — /Photo Under the pole
  • Le couple de plongeurs prépare en ce moment la suite d’Under the pole 3, une expédition technologique et scientifique de trois ans à la découverte de la Twillight zone des océans, située entre 30 et 150 mètres de profondeur.
  • Après des plongées dans l’océan arctique, Ghislain, Emmanuelle et leurs douze équipiers vont faire route vers la Polynésie pour tenter d’en savoir plus sur les coraux profonds et deux espèces de requins.
  • L’enjeu est aussi technologique : les explorateurs travaillent à la construction d’une capsule sous-marine qui permettrait aux plongeurs de rester plusieurs jours sous l’eau.

Et s’il y avait sous les océans suffisamment de découvertes à faire pour occuper encore des générations d’aventuriers ? Et si celles-ci étaient tout aussi passionnantes que celles qui nous attendent sur Mars ?

Ghislain Bardout et Emmanuelle Perié-Bardout, eux, en sont convaincus. Voilà dix ans que le couple, spécialiste des plongées extrêmes en milieu polaire, sonde la profondeur des océans à travers leurs expéditions. Pour Under the pole 1, en 2010, le couple et huit équipiers ont passé 45 jours au pôle Nord géographique, le temps d’y réaliser 52 plongées et d’étudier la physiologie humaine à travers des études sur le sommeil et l’évolution de la température interne des membres de l’équipe.

« À un carrefour de l’exploration sous marine »

Puis, direction le Groenland pour Under the pole 2 en 2014. Sur 18 mois, Ghislain et Emmanuel y ont réalisé 400 plongées jusqu’à atteindre les 112 mètres sous la banquise. Il s’agissait d’étudier l’adaptation physiologique de l’homme en milieu polaire, les relations entre l’atmosphère, la glace et l’océan ou encore approcher l’étonnant requin du Groenland, « le vertébré à la longévité la plus importante puisqu’elle est estimée à 400 ans », glisse Ghislain Bardout.

Ghislain Bardout et Emmanuelle Perié-Bardout, le 18 mai 2017 à Concarneau pour le départ d'Under the pole 3.
Ghislain Bardout et Emmanuelle Perié-Bardout, le 18 mai 2017 à Concarneau pour le départ d'Under the pole 3. - FRED TANNEAU / AFP

L’illustration parfaite d’une de ces rencontres extraordinaires qu’offrent les océans à cette profondeur. Il y en a plein d’autres. « Nous sommes aujourd’hui à un carrefour de l’exploration sous-marine, racontait Ghislain Bardout le 15 février dernier à la Maison des océans à l’occasion d’un point d’étape de l’expédition Under the pôle 3. De nouvelles technologies nous permettent aujourd’hui d’accroître le temps passé sous l’eau et l’accès aux profondeurs. Des fenêtres qui nous étaient fermées hier s’ouvrent alors. »

Plonger dans la « Twillight zone »

Une de ces frontières est la Twilight zone, cette couche des océans située entre 50 et 150 mètres sous la surface, où la lumière pénètre à peine. Elle est au cœur de cette nouvelle expédition Under the pole, commencée en mai dernier et prévu pour durer deux ans encore. Emmanuelle Perié-Bardout en parle comme d’un « entre-deux ». « Au-delà des 60 mètres, les techniques classiques de plongée ne suffisent plus ou ne permettent de rester qu’un temps très limité à ces profondeurs, précise-t-elle à 20 Minutes. Une bouteille de plongée classique ne permet que de rester dix minutes à 90 mètres de profondeur par exemple. » On peut toujours y envoyer un submersible, de type robots ou sous-marins, pour contourner le problème. « Mais ces technologies sont si coûteuses qu’elles sont plus souvent déployées dans les très grandes profondeurs, au-delà des 150 mètres », reprend Emmanuelle Perié-Bardout.

Pour atteindre cette « Twillight zone », l’équipe d’Under the pôle s’équipe alors de recycleurs. Ces scaphandres à circuit fermé sont l’une des révolutions technologiques évoquées par Ghislain Bardout. « L’air expiré par le plongeur n’est pas rejeté dans l’eau, mais récupéré par le recycleur, retraité et enfin renvoyé au plongeur qui ajuste les gaz injectés selon ses besoins », explique Emmanuelle Perié-Bardout.

Des recycleurs pour prolonger le temps sous l’eau

L’intérêt est déjà de pouvoir rallonger sensiblement le temps passer sous l’eau. « Avec un recycleur, nous avons en moyenne cinq à six heures d’autonomie, poursuit Emmanuelle Perié-Bardout. Puisque les plongées sont plus longues, elles peuvent aussi être plus profondes. » Et puis le recycleur permet aux plongeurs de ne pas faire de bulles et d’être le plus silencieux possible, ce qui est loin d’être un détail quand on veut approcher au plus près une faune craintive.

Pour la première partie d’Under the pole 3, Ghislain, Emmanuelle et leurs douze équipiers ont traversé le passage du Nord-Ouest dans l’océan Arctique, en y multipliant les plongées dans la Twilligt zone à la recherche d’animaux émettant de la lumière (fluorescent) ou produisant (bioluminescent).

En Polynésie pour observer requins et coraux profonds

Le deuxième volet d’Under the pole 3 se déroulera en Polynésie française du 1er août prochain au 31 mai 2019. Cette fois-ci, il s’agira de passer au crible les cinq archipels de Polynésie et d’y plonger jusqu’à 120 mètres de fond. Under the pôle s’intéressera alors aux coraux profonds. Avec deux questions en fil rouge : « comment ces coraux arrivent-ils à vivre dans un univers si peu lumineux, et quel rôle ont-ils pour les coraux de surface dont ils sont considérés comme le prolongement », résume Laëtitia Hedouin, biologiste marin au Criobe (Centre de recherche insulaire et observatoire de l’environnement).

>> Lire aussi: Pourquoi la découverte de coraux au large du Brésil intrigue les scientifiques

En Polynésie, Under the pole 3 s’intéressera également, au grand requin-marteau et au requin bouledogue, deux espèces vivant en eau profonde dont on ne connaît encore peu le comportement et dont on n’explique pas encore tout à fait la présence dans cette partie du globe.

Une capsule pour rester plusieurs jours sous l’eau

Autrement dit, la Twillight zone est encore loin d’avoir livré tous ses secrets. De quoi sûrement occuper plusieurs générations d’aventuriers. Mais le recycleur à lui seul ne suffira pas. Il n’offre que six heures d’autonomie, ce qui reste un laps de temps court, surtout pour de l’observation scientifique. « L’enjeu aujourd’hui n’est plus tant d’aller profond, mais de pouvoir rester longtemps en immersion », répète alors Ghislain Bardout.

Schéma de la capsule.
Schéma de la capsule. - /Under the pole

C’est l’un des défis que poursuit Under the pole 3. L’équipe travaille à la construction d’une capsule sous-marine qui permettra de prolonger les immersions de 24, 48 voire 72 heures. « De faire de la plongée à saturation, dit autrement Ghislain Bardout. C’est-à-dire de la plongée en profondeur et sans limite de temps. L’industrie pétrolière utilise déjà très bien cette technique à des fins de prospection. On veut faire la même chose mais cette fois-ci avec une capsule sous-marine dédiée à l’observation scientifique. »

Une capsule opérationnelle à l’été 2019

Le cylindre imaginé par Under the pole fera 3,20 mètres de long et 1,5 mètre de diamètre. Très légère, la capsule pourra être immergée facilement à 20 mètres sous l’eau. Trois plongeurs pourront y vivre sur plusieurs jours et alterner les sorties en recycleurs et les moments de repos dans la capsule où l’équipe pourra toujours poursuivre les observations grâce aux deux demi-sphères transparentes prévues de chaque côté.

Le chantier doit commencer d’ici peu et l’équipe d’Under the pole espère pouvoir utiliser cette première capsule à l’été 2019, toujours en Polynésie. Plusieurs programmes scientifiques sont potentiellement dans les cartons. « Un premier visant à étudier l’influence de la Lune sur les animaux sous-marins et un deuxième s’intéressant à la signature acoustique de ces mêmes animaux », évoque Ghislain Bardout.