Pollution: Le scandale des nanoparticules diesel sera-t-il «pire que l'amiante»?

SANTE Dans un article scientifique publié en mars, un radiologue strasbourgeois spécialisé soulève de nouveau les lourdes conséquences de la pollution aux nanoparticules largement sous-estimée...

Bruno Poussard

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Des voitures en circulation en Allemagne.
Des voitures en circulation en Allemagne. — Martin Meissner/AP/SIPA
  • Un médecin strasbourgeois prévient des risques sanitaires de la pollution des particules ultrafines dans un article scientifique à paraître début mars.
  • Malgré la présence de ces dangereuses particules cancérigènes, ces nanoparticules sont encore quasi-absentes des mesures de la qualité de l'air ambiant.

La pollution de l’air ambiant et les pics de plus en plus fréquents dans l’Hexagone ne datent pas d’hier. Mais imaginez maintenant que les particules les plus toxiques soient largement sous-estimées, voire oubliées, des mesures actuelles…

Aux côtés de l’ozone, du dioxyde d’azote (un NOx du diesel gate) et des PM10 ou PM2,5, les nanoparticules (aussi appelées particules ultrafines) sont globalement absentes des polluants pris en compte. Plus petites, elles sont pourtant plus dangereuses et représentent plus de 90% des particules émises par les véhicules. Majoritairement issues de la combustion (de carbone), les plus néfastes proviendraient du trafic routier et de moteurs diesel (en plus d'industries et de feux de forêt).

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C’est le constat du médecin radiologue strasbourgeois Thomas Bourdrel dans un article scientifique paru en mars dans Réalités cardiologies, à partir d’une autre étude co-signée en 2017. « Certains affirment que la pollution diminue mais en fait, la pollution aux particules se modifie », insiste-t-il. Au fil des ans, ce praticien a observé de plus en plus de cancers du poumon, de la vessie chez des non-fumeurs ou d’asthme chez des enfants, avant de prendre conscience des risques cardiovasculaires, dont les liens avec les polluants sont avérés.

Des mesures pas forcément adaptées des particules les plus dangereuses

Loin d’être découvertes récemment, ces particules ultrafines sont passées relativement inaperçues jusqu’ici, alors qu’elles sont les plus nocives (par leur composition et taille). Sérieusement en cause selon lui : les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) et les métaux lourds présents à la surface des nanoparticules. Semi-volatiles, ces HAP peuvent vite passer de l’état gazeux à l’état particulaire, notamment par temps froid. C’est là leur danger : à l’état particulaire, ils rentrent facilement dans le corps et réussissent à passer dans le sang pour atteindre assez vite les organes.

Toutefois, les directives européennes n’oublient pas totalement les HAP de la liste des polluants à surveiller. Dans certaines régions de France depuis 2010, un dangereux cancérigène, le benzo[a]pyrène est utilisé comme un traceur, à travers un seuil (d'alerte) réglementé. Mais seulement via les plus grosses particules, les PM10. « La mesure des PM1 et a fortiori PM0,1 est beaucoup plus complexe », explique à 20 Minutes le ministère de la Transition écologique et solidaire. Sauf que le benzo[a]pyrène est surtout présent à la surface des nanoparticules. D’où sa sous-estimation présumée dans les relevés de concentration dans l’air. « Les particules ultrafines ont une masse négligeable, donc les mesures en masse [microgrammes] ne sont pas représentatives, explique Thomas Bourdrel. Il faudrait plutôt les dénombrer pour connaître précisément cette pollution. » Avec un compteur à particules.

Des risques d’infarctus et d’AVC mais aussi d’atteintes à long terme

Créateur du collectif scientifique Strasbourg Respire « pour alerter » des « élus indifférents » en 2014, ce radiologue strasbourgeois forme désormais les cardiologues français sur les effets de la pollution sur le cœur. Il veut alerter – sur son « temps libre » et « bénévolement » – sur les risques de ces nanoparticules, avec d’autres spécialistes médicaux de Bruxelles ou d’Harvard. Ils sont nombreux, face à l’exposition à ces polluants d’une taille infime, à court et à long terme : infarctus et AVC en tête, mais aussi atteintes du foie, du cerveau, des poumons, de la vessie, ou sur le développement des fœtus de femmes enceintes via un passage des particules à travers le placenta.

Depuis un rapport sur la mobilité urbaine durable rédigé en 2015, la députée européenne EELV Karima Delli milite pour la prise en compte de ce danger. Elle s’explique : « Le “diesel propre” n’existe pas ! Même si on a essayé de nous faire croire que le diesel était “l’ami du climat” car il émettrait moins de CO2… » Preuve des limites, les plus récentes normes (dont l'Euro 6, issue de la directive sur la qualité de l’air) s’intéressent juste aux émissions issues des moteurs, et pas en dessous d’une certaine taille. Aucune n’existe pour la concentration des nanoparticules dans l’air ambiant. L’élue envisage de déposer une question écrite lors de prochaines négociations.

À Tokyo, des mesures anti-diesel aux effets bénéfiques sur la santé

S’il cible quant à lui le diesel, c’est que Thomas Bourdrel estime que ce carburant est la pire source de cette pollution, que les filtres des moteurs ne seraient pas à même d’endiguer : « En fait, ils laissent passer les plus infimes nanoparticules qui pourront atteindre nos organes. C’est catastrophique l’hiver dans les grandes villes froides, quand les gens prennent la voiture et que leurs moteurs n’ont pas le temps de chauffer, c’est là que les émissions sont les plus grandes. » Le radiologue estime même que les conséquences sanitaires de cette pollution ultrafine « pourraient être pires que celles de l’amiante. »

Au Japon, des mesures anti-diesel impulsées à Tokyo en 2003 ont, selon plusieurs études, entraîné une baisse de la mortalité cardiovasculaire de 11 % et de la mortalité respiratoire de 22 %. C’est ce qu’aimerait le radiologue alsacien : « Il faut bannir le diesel des villes, et surtout des villes froides pour lesquelles il n’est vraiment pas adapté. Il faudrait aussi que les normes soient plus élevées dans certaines régions que dans d’autres. » Thomas Bourdrel ne veut plus entendre parler de particules fines sans que l’on précise leur taille et composition : « Ce serait comme parler d’épidémie virale en oubliant de préciser de quel virus il s’agit ! Toutes les pollutions n’ont pas la même dangerosité, ce que l’on sait, c’est que les particules issues des moteurs diesels sont les plus nocives, et on en est certains ! »