Pour préserver les sites naturels, faut-il en finir avec le tourisme de masse?

ENVIRONNEMENT L’Equateur pourrait inscrire dans la loi une limite de visiteurs à pouvoir chaque année se rendre sur l’archipel des Galapagos, un site naturel à l’écosystème fragile. Une tendance de fond?…

Fabrice Pouliquen

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Un iguane se prélasse non loin de touristes sur une place de l'île de Santa Cruz au Galapagos.
Un iguane se prélasse non loin de touristes sur une place de l'île de Santa Cruz au Galapagos. — AFP

Aaaaah Les Galapagos… Ses eaux turquoise, ses plages paradisiaques, ses tortues géantes, ses iguanes atypiques. L’archipel volcanique du Pacifique, à 1.000 km des côtes de l’Equateur, fait rêver les touristes en quête de nature. Trop même pour ce site naturel à l’écosystème fragile. L’ Equateur, dont les Galapagos sont une province, a d’ores et déjà tenté de limiter les flux. En créant une réserve marine autour de l’archipel, en y encadrant sévèrement les constructions, en limitant le nombre de bateau à pouvoir accoster chaque jour, en renchérissant le prix des vols depuis Quito ou Guayaquil

Des paradis avec droit d’admission

L’affluence n’a cependant cessé de croître jusqu’à atteindre 245.000 visiteurs par an. Le maximum du supportable pour les autorités qui songent à inscrire cette limite dans la loi, indiquait l’AFP le 8 février dernier.

Les Galapagos deviendraient alors un paradis avec droit d’admission. Un cas unique ? Pas du tout. De moins en moins même. Pour visiter le Machu Picchu, il est nécessaire d'acheter un billet au préalable et les autorités péruviennes ont limité à2.500  le nombre de personnes à pouvoir visiter la cité inca par jour

Christian Orofino, président d’ Obget (Observatoire géopolitique et environnemental du tourisme) cite aussi l’Inde « qui restreint depuis cette année à 40.000 le nombre de touristes indiens à pouvoir visiter par jour le site du Taj Mahal*. » Les week-ends et durant la haute saison touristique, le mausolée accueille jusqu’à 70.000 visiteurs par jour.

Des limitations quand pas de quotas…

Et s’ils ne vont pas jusqu’à instaurer des quotas précis à ne pas dépasser, de nombreux autres sites touristiques à l’écosystème fragile prennent des mesures qui visent à limiter les flux de touristes. C’est le cas de l’Antarctique, espace international dédié à la science mais qui n’échappe pas un boom du tourisme depuis le début des années 2000. Depuis 1994, un chapitre dédié au tourisme a été ajouté au protocole de Madrid sur la protection de l’environnement en Antarctique. Il interdit d’accoster aux bateaux transportant plus de 500 personnes, limite à 100 le nombre de personnes pouvant débarquer à la fois ou interdit d’utiliser du fioul lourd en dessous du 60e parallèle…

En Italie, les Cinque terre, un alignement de cinq villages microscopiques à flanc de montagne en Ligurie, songe aussi régulièrement à l’instauration de quotas. La mesure n’a pas été appliquée à ce jour, mais plusieurs tronçons du sentier permettant de passer d'un village à l'autre sont désormais payants. Venise, elle, a présenté en novembre dernier son plan pour éloigner les paquebots de son centre-ville et a expérimenté lors du dernier carnaval l’instauration d’un quota de 20.000 visiteurs sur la place Saint-Marc, rapporte Le Monde. « Si vous projetez de faire le John Muir Trail, un sentier de randonnée le long des montagnes de la Sierra Nevada, vous devez envoyer votre candidature un an en amont et espéré être tiré au sort », illustre encore Guillaume Cromer, directeur d’ ID tourisme, un cabinet de consulting spécialisé dans le tourisme durable.

Définir la capacité de charge d’un site touristique

On arrête là, mais la liste est longue et devrait s’allonger encore. Guillaume Cromer, comme Anne Vourc’h, directrice du  Réseau des grands sites de France, parlent en tout cas de cette nécessité de contrôler les flux de touristes comme un enjeu d’avenir. D’autant que « le tourisme international poursuit sa croissance à un rythme de 4 à 6 % par an », commence le directeur d’ID Tourisme. Le bond était même de 7 % en 2017 avec 1,322 milliard de personnes parties à l’étranger, selon le dernier baromètre de l’Organisation mondiale du tourisme.

Dans ce contexte, la notion de « capacité de charge » devient cruciale pour les gestionnaires de sites naturels prisés. « Jusqu’à quel point le site dont ils ont la charge peut-il accueillir des touristes ? », reformule Anne Vourc’h. C’est-à-dire sans dégrader le site, sans braquer la population locale -on a beaucoup parlé d’overtourisme l’été dernier et pas qu’à Barcelone- et sans nuire à l’expérience du visiteur. »

Un manque d’anticipation, « y compris de l’Unesco »

Christian Orofino a longtemps regretté ce manque d’anticipation de la part de nombreux gestionnaires de sites naturels. Y compris l’Unesco, l’institution des Nations unies qui classe depuis 1978 les sites naturels et culturels en péril à son patrimoine mondial. « Longtemps l’Unesco s’est longtemps contenté de labelliser de nouveaux sites sans avoir pensé au préalable, en concertation avec les autorités locales, à une stratégie d’accueil des visiteurs, explique-t-il. Pourtant, ce label entraîne des arriveées massives de touristes qui peuvent être lourdes de conséquences pour les régions mal préparées. » Les temples d’Angkor, au Cambodge, sont peut-être l’exemple le plus marquant. Très peu visité jusque dans les années 80, le site archéologique a vu sa fréquentation grimper en flèche une fois classé au patrimoine de l’Unesco en 1992. Il avait reçu sept millions de visiteurs l’an dernier et devrait en accueillir 10 millions en 2025, rappelait le 8 février Le Monde. « Ce tourisme de masse a engendré de la pollution, des aménagements à la va-vite et laissé les populations locales à l’écart des retombées économiques », déplore Christian Orofino.

Le président de l’Obget note toute de même du mieux dans la prise en compte par l’Unesco des effets néfastes d’un classement d’un site fragile à son patrimoine. « Il y a deux mois, l’institution a mis en place un comité d’experts chargé d’établir des règles de visites pour les 1.073 sites recensés sur sa liste, se félicite-t-il. Ce comité ne devrait pas rendre sa copie avant plusieurs mois mais Christian Orofino espère y voir figurer l’obligation de visiter ces sites classés avec un guide. « Les dégradations, lorsqu’il y en a, sont surtout commises par des touristes non-encadrés », remarque-t-il.

D’abord mieux contrôler les flux plutôt que de les limiter ?

Au sein du réseau des Grands sites de France aussi, on cogite, assure Anne Vourc’h. Cela ne se traduit pas encore par l’instauration de quotas. « Ce n’est pas toujours la bonne solution, estime de toute façon la directrice du label. D’une part, nos 41 membres sont souvent des sites de grandes superficies, sans barrières, ni portes d’entrées. C’est la Baie de Somme, le Marais poitevin, la Pointe du Raz… D’autre part, il y a un désir légitime des touristes d’accéder à ces sites. »

Anne Vourc’h parle alors plus de la nécessité de mieux contrôler les pics de fréquentation. Une piste intéressante ? Celle des Etats-Unis où les parcs naturels ne peuvent être visités que sur réservation. Guillaume Cromer mise aussi beaucoup sur les nouvelles technologies « pour éviter que tout le monde se précipite au même moment sur le même site, glisse-t-il. À Angkor, par exemple, les touristes se ruent vers les temples phares sans avoir conscience pourtant qu’il y a bien d’autres monuments à voir dans la région. On pourrait très bien imaginer un système de push envoyé sur les smartphones pour, les jours de cohue, orienter les touristes vers les temples qui restent bien souvent déserts. »