Fermeture de Fessenheim: La centrale peut-elle devenir un «laboratoire du démantèlement nucléaire»?

NUCLEAIRE A Fessenheim ce jeudi, le secrétaire d’État Sébastien Lecornu doit donner le coup d’envoi d'un « comité de pilotage » sur a fermeture de la doyenne des centrales françaises. Qui dit fermeture, dit démantèlement. Et si Fessenheim devenait expert dans ce domaine ?...

Fabrice Pouliquen

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Des militants de Greenpeace déploient une bannière antinucléaire sur le site nucléaire de Fessenheim le 18 mars 2014.

Des militants de Greenpeace déploient une bannière antinucléaire sur le site nucléaire de Fessenheim le 18 mars 2014. — SEBASTIEN BOZON / AFP

  • Ce jeudi, la création d'un « comité de pilotage » doit lancer la réflexion sur la reconversion du site de la centrale haut-rhinoise qui devrait s’arrêter définitivement d’ici à janvier 2019.
  • Plusieurs pistes de reconversion ont déjà été avancées dont celle de faire du site un laboratoire de recherche et de développement axé sur le démantèlement nucléaire.

Un « dossier exemplaire » veut Emmanuel Macron. Un « cas d’école » surenchérit Nicolas Hulot. Sébastien Lecornu, secrétaire d’État auprès du ministre de la transition écologique et solidaire, est à Fessenheim (Haut-Rhin) pour un déplacement de trois jours qui doit donner le coup d’envoi à la fermeture de la doyenne des centrales nucléaires françaises encore en activité.

Cette visite doit déboucher sur l’installation d’un comité de pilotage réunissant acteurs de terrains et service de l’État pour préparer la reconversion du site nucléaire où travaillent aujourd’hui 800 salariés EDF mais aussi 330 entreprises sous-traitantes. Soit un total de 2.000 emplois directs et indirects.

Un laboratoire du démantèlement nucléaire

Une centrale à gaz ? Une usine Tesla ? Un site de fabrication d’éoliennes ? Plusieurs pistes de reconversions ont d’ores et déjà été avancées. Le site de Fessenheim pourrait même garder un pied dans le nucléaire ? C’est l’une des idées que défendra Thierry Raymond, animateur du collectif nucléaire de la FNME (Fédération nationale des mines et de l’énergie)-CGT, ce jeudi après-midi lors d’une entrevue avec Sébastien Lecornu. Le syndicaliste n’a pas abandonné l’idée de parvenir à repousser la fermeture de la centrale. « Mais s’il faut déconstruire, une des pistes prometteuses de reconversion est de créer à Fessenheim un laboratoire du démantèlement nucléaire. »

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De toute façon, la centrale n’y échappera pas : qui dit fermeture d’un site nucléaire, dit aussi démantèlement. L’abandon pur et simple après usage n’est pas considéré comme une solution acceptable par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) au regard des risques encourus pour l’environnement. A Fessenheim, il faudra donc procéder à l’arrêt définitif de l’exploitation, décharger le combustible, faire l’inventaire des équipements, détruire les bâtiments, confiner, conditionner puis évacuer les déchets radioactifs… « Pour une centrale nucléaire, ce processus de démantèlement s’étale sur environ vingt ans », indique Valérie Faudon, déléguée générale de la Société française d’énergie nucléaire (Sfen), une association qui fédère 4.000 professionnels de la filière nucléaire française.

Un démantèlement des centrales pas toujours bien engagé

Celle-ci a déjà commencé à se faire la main en démantelant des installations nucléaires anciennes. Des réacteurs expérimentaux, des laboratoires de recherche, des usines de retraitement de combustible… En revanche, pour ce qui est des réacteurs de production d’électricité, les chantiers engagés s’avèrent bien plus complexes et EDF enregistre déjà des retards importants dans le démantèlement de la première génération de réacteurs.

La centrale de Brennilis (Finistère), à l’arrêt depuis 1985, en est l’exemple le plus marquant. Le démantèlement a débuté en 1997 mais l’électricien ne prévoit pas de l’achever avant 2032. Le coût, lui, pourrait avoisiner 482 millions d’euros, soit un montant vingt fois supérieur à l’évaluation de 1985. Le démantèlement en cours des neuf réacteurs de la filière d’uranium naturel graphie gaz (UNGG)-toujours de première génération- n’est guère mieux avancé. Initialement prévue vers 2040, la déconstruction de ces neuf réacteurs ne devrait finalement pas s’achever avant le début du siècle prochain.

« Il nous faut encore emmagasiner des connaissances, améliorer les technologies de démantèlement, estime alors Alain Jund, vice-président en charge de la transition énergétique à l’Eurométropôle de Strasbourg et coauteur du livre Le nucléaire contre l’Alsace (1977). Dans cette optique, Fessenheim est une opportunité en or. » Comme Thierry Raymond, l’élu strasbourgeois demande la création d’une filière recherche et développement sur le site, mêlant laboratoires de recherche et industries.

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Ce pôle creuserait dans les domaines de la robotique, la réalité virtuelle, la mesure nucléaire et perdurerait à Fessenheim, même une fois le démantèlement terminé. « Il y a de la place ici, rappelle Thierry Raymond. Le site a été conçu pour accueillir quatre réacteurs. Il y en a eu que deux. Lorsque le démantèlement démarrera, rien n’empêchera de mener à côté d’autres activités. »

Une affaire qui roule pour les réacteurs à eau pressurisée ?

Valérie Faudon tient tout de même à calmer tout optimisme démesuré. « Les difficultés rencontrées dans les démantèlements entrepris jusqu’à présent concernent des réacteurs de première génération, plus complexes à déconstruire car plus anciens et basés sur des technologies particulières, précise-t-elle. Brennilis par exemple est le seul réacteur à eau lourde construit en France. »

Fessenheim, pour sa part, est composée de deux réacteurs à eau pressurisée (REP), la technologie la plus utilisée au monde et commune aux 58 réacteurs actuellement en fonctionnement en France. EDF se montre bien plus confiant pour le démantèlement de ce parc de deuxième génération. « Le démantèlement d’un REP a d’ailleurs commencé à Chooz dans les Ardennes, précise Valérie Faudon. Ce chantier est dans les temps voire même en avance. Il ne pose pas de challenges technologiques. »

Pas sûr donc, pour le Sfen, que le démantèlement des REP nécessite la création d’un laboratoire à Fessenheim. « Si on veut maintenir l’emploi sur le site, mieux vaut garder la centrale le plus longtemps possible en fonctionnement, reprend Valérie Faudon. La filière démantèlement est nettement moins pourvoyeuse d’emplois que l’exploitation. Seuls 10 % des effectifs restent généralement sur le site. » Alain Jund n’est pas si surpris par la position de la Sfen. « Reconnaître que le démantèlement de réacteurs nucléaires peut être une industrie en devenir revient à dire que le nucléaire n’est pas éternel. C’est en quelque sorte tourner la page, ce que ne peuvent admettre les acteurs du nucléaire que représente la Sfen. »

« Ne pas redevenir un site nucléaire pour autant »

L’élu strasbourgeois appelle tout de même à se projeter dans les années à venir : « Miser sur les énergies renouvelables nécessitera de démanteler des installations nucléaires en parallèle. C’est tout un pan de la transition énergétique et il y a du boulot pour 30 ans. » Pour atteindre 50 % de nucléaire dans le mix électrique en 2030, le gouvernement vise ainsi la fermeture de 9 à 16 réacteurs d’ici 2035, suivant le scénario retenu. « Les mêmes questions de démantèlement se posent ailleurs en Europe, reprend Alain Jund. En Suisse, en Allemagne, en Belgique. Fessenheim est justement au croisement de ces frontières. »

André Hatz, porte-parole de Stop Fessenheim n’est pas contre une « école du démantèlement » à la place de la centrale. Avec un bémol toutefois : « Il ne faudrait pas pour autant que Fessenheim devienne un nouveau site nucléaire en accueillant par exemple une usine de transformation des aciers contaminés où on ferait venir des installations nucléaires de toute la France. L’idée avait été exposée en 2013. Nous nous étions élevés contre ce piège. Nous le ferons autant aujourd’hui. »