C’est quoi les «rivières volantes», cet incroyable phénomène créé par les arbres d’Amazonie?

SCIENCE C’est un rôle méconnu et pourtant crucial : l’Amazonie expédie dans l’air des masses considérables de vapeur d’eau et des aérosols indispensables à la formation des nuages. Un documentaire, diffusé sur Ushaïa TV dimanche soir, retrace ces rivières volantes…

Fabrice Pouliquen

— 

La forêt amazonienne voit passer des quantités considérables de vapeurs d'eau au-dessus de ses arbres.
La forêt amazonienne voit passer des quantités considérables de vapeurs d'eau au-dessus de ses arbres. — Image Aurélien Francisco Barros
  • L’Amazonie voit passer au-dessus de ses arbres des masses de vapeurs d’eau dont les volumes et les débits sont impressionnants. Ce sont les rivières volantes, un phénomène décrit en 2006 par des scientifiques brésiliens.
  • Ce phénomène met en lumière le rôle crucial que jouent les arbres dans la formation des nuages, à la fois en rejetant des vapeurs d’eau dans l’atmosphère mais aussi en émettant des aérosols.
  • Ces rivières volantes existent partout où il y a des forêts mais dans le centre de l’Amérique du Sud, elles jouent un rôle crucial en évitant que cette région ne soit un désert.

On connaît bien l’Amazone, fleuve de la démesure avec ses 7.025 km de longueur, des Andes où il prend sa source jusqu’à l’océan Atlantique où il se déverse, représentant à lui seul 18 % du volume total d’eau douce déversée dans les océans du monde.

Pas seulement de la poésie

On sait moins en revanche que, juste au-dessus, dans les airs, l’Amazonie voit passer des masses de vapeurs d’eau dont les volumes et les débits sont plus impressionnants encore. On les appelle les rivières volantes. Le terme, poétique, ne sert pas seulement à faire joli. « On parle de rivières parce qu’il s’agit de transports concentrés de volumes immenses de vapeurs, aussi constant que les méandres d’un fleuve, décrit Aurélien Francisco Barros. Ce phénomène a été identifié par des climatologues brésiliens dès 2006. Il est de plus en plus étudié par la communauté scientifique mondiale, mais reste en revanche méconnu du grand public.

Le journaliste franco-brésilien répare d’une certaine façon l’injustice avec son documentaire, Les rivières volantes, diffusé pour la première fois ce dimanche soir (20h40) sur Ushuïa TV. Pour cette enquête, Aurélien Francisco Barros a rencontré les chercheurs de l ’Inpe (Institut brésilien de recherches spatiales), qui ont mis en lumière ce phénomène, survolé la forêt amazonienne avec le pilote suisse Gérard Moss, qui a consacré de longues heures à naviguer sur ces rivières volantes pour en étudier la structure, ou encore remonté le fleuve Amazone jusqu’à arriver au pied de la tour météorologique Atto

Une station météo plus haute que la Tour Eiffel

Étonnante d’ailleurs cette tour Atto. Plantée dans un endroit difficilement accessible, au nord de Manaus, elle détrône malgré tout la Tour Eiffel avec ses 325 mètres de haut. « Elle a été achevée en 2015 mais l’installation des instruments météorologiques se poursuit toujours, raconte Aurélien Francisco Barros. Quand un avion doit se limiter à des survols de quelques heures et donc à faire des mesures sur un instant T, la tour Atto, elle, analysera en continu et sur une longue période le rôle des forêts dans la formation des nuages. »

La tour Atto, 325 mètres de haut
La tour Atto, 325 mètres de haut - Image Aurélien Francisco Barros

C’est toute la question que posent ses rivières volantes. On retient habituellement de la forêt amazonienne qu’elle est l’un des poumons verts de la Terre pour sa capacité à capter le CO2 présent dans l’atmosphère et rejeter du dioxygène dans l’air. Moins en revanche qu’elle remplit aussi le rôle de pompe hydraulique et que la grande partie des pluies qui se déversent l’été à des milliers de kilomètres de là, dans le sud-est du Brésil, le Paraguay, la Bolivie et le nord de l’Argentine, proviennent de l’Amazonie.

« Comme nous, la forêt transpire »

« Comme nous, la forêt transpire », explique Antonio Nobre, chercheur en écologie et géoscience à l’INPE, interviewé par Aurélien Francisco Barros. Venus de l’océan, les nuages se vident au-dessus de l’Amazonie et chargent en eau ses sous-sols. « En bas, il y a un océan d’eau douce, reprend alors Antonio Nobre. Les arbres ont des racines profondes qui peuvent capter cette eau. Dans le cas de l’Amazonie, on a vu des arbres descendre des dizaines de mètres en sous-sol. Les arbres prennent cette eau et, quand l’atmosphère s’assèche, ils transpirent et renvoient cette eau souterraine dans l’air sous forme de vapeur. »

Une irrigation inversée donc. Et on ne parle pas de petite quantité d’eau. « Un arbre grand avec une envergure de vingt mètres de diamètres peut envoyer dans l’atmosphère jusqu’à 1.000 litres d’eau en une journée, juste en transpirant », indique Antonio Nobre. Au total, l’ensemble des arbres de la forêt amazonienne renverraient dans l’atmosphère 20 milliards de tonnes d’eau par jour, quand dans le même temps l’Amazone redonne à l’océan Atlantique « seulement » 17 milliards de tonnes d’eau douce.

Le rôle crucial des aérosols

« Mais le rôle des forêts dans la formation des rivières volantes ne se limite pas seulement à ce phénomène de transpiration, par ailleurs connu depuis longtemps, insiste Aurélien Francisco Barros. Les arbres émettent aussi des aérosols, des microparticules en suspension dans l’air qui favorisent la formation des nuages. Elles montent dans l’atmosphère et s’agrègent au-dessus de la forêt jusqu’à former des grains microscopiques qui auraient une grande capacité à attirer les vapeurs d’eau présentes dans l’air. » Des noyaux de condensation qui forment une goutte puis une autre et, petit à petit, un nuage.

>> Lire aussi: Sahara: Et si l'homme avait causé sa désertification?

Cette influence des arbres sur la formation des nuages, via les aérosols, avait déjà été mis en évidence en octobre 2016 par l’expérience Cloud, réalisée à Genève au Cern (Centre européen pour la recherche nucléaire). « La tour Atto permettra d’aller plus loin dans la compréhension de ce phénomène, complète Aurélien Francisco Barros. C’est capital : ces aérosols sont le chaînon manquant pour comprendre le climat mondial. »

Sao Paulo aurait pu devenir un désert

Ces rivières volantes existent partout où il y a des forêts mais elles jouent un rôle primordial dans le centre de l’Amérique du sud, partie la plus peuplée du continent. Le documentaire d’Aurélien Francisco Barros s’attarde sur le cas de Sao Paulo, mégalopole de 20 millions d’habitants et capitale économique du Brésil. « Sa région est la seule riche en eau à cette latitude, soit proche des 30° sud, précise-t-il. Elle est sur la même ligne que le désert du Namib (Namibie), celui d’ Atacama (Chili) ou les déserts australiens. » Sao Paulo peut remercier les rivières volantes tout autant que la présence, à l’Ouest, de la Cordillère des Andes, une des plus hautes chaînes de montagnes au monde, qui dévie les nuages venus d’Amazonie vers la région du centre de l’Amérique du Sud.

>> Lire aussi: Les forêts ont diminué de près de 300.000 km2 dans le monde en 2016, une année record

Pour Aurélien Francisco Barros, les rivières volantes sont une preuve supplémentaire qu’il faut préserver l’Amazonie. Or « la déforestation au Brésil a été menée à rythme effréné, des années 1990 à 2005, avec un pic à la fin de cette période avec entre 25.000 et 30.000 km² de forêts détruites chaque année, rappelle le journaliste franco-brésilien. Cette déforestation s’est ensuite nettement ralentie, pour descendre autour des 4.000 km², mais les chiffres remontent depuis 2012. » Entre août 2015 et juillet 2016, l’Inpe recensait 7.989 km² de forêts brésiliennes détruites, soit une augmentation de 29 % du taux de déforestation sur une année.