Glyphosate: Pourquoi on n'est (toujours) pas certain du lien avec le cancer

SANTE Une récente étude américaine, dont l’indépendance n’est pas remise en question, constate l’absence de liens entre l’apparition de cancers et l’utilisation du glyphosate. Mais la méthodologie utilisée ne fait pas l’unanimité…

F.P.

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Un agriculteur répand du glyphosate dans son champ dans les Hauts-de-France.
Un agriculteur répand du glyphosate dans son champ dans les Hauts-de-France. — PHILIPPE HUGUEN / AFP
  • L’Agricultural health study a suivi sur 20 ans 50.000 agriculteurs américains classés en cinq groupes déterminés suivant l’exposition au glyphosate. Or, le nombre de cancers survenus au cours de cette période est sensiblement le même quel que soit le groupe.
     
  • L’indépendance de cette étude n’est pas sujette à caution. En revanche, la méthodologie est questionnée. Est-on sûr que le groupe contrôle était réellement exposé au glyphosate ?
     
  • Pour le Centre international sur le cancer (CICR), cette nouvelle étude ne remet pas en cause son rapport de mars 2015 dans lequel elle classait le glyphosate comme cancérogène probable pour l’homme.

« C’est une étude qui porte sur l’homme, à partir d’une très grande cohorte de travailleurs agricoles suivis sur plus de 20 ans… », explique Luc Multigner, épidémiologique à l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), spécialiste de l’effet des substances chimiques environnementales sur la santé humaine.

Une étude « extrêmement sérieuse »

Pas de doute pour le chercheur : l’Agricultural health study (AHS), une étude américaine qui s’est penchée sur les liens entre le glyphosate et le risque accru de cancers chez l’homme, publiée dans la dernière édition du Journal of the National Cancer Insitute, est « extrêmement sérieuse », « de meilleure qualité que toutes les études jusque-là réalisées sur l’herbicide ».

Or, l’AHS conclut que le célèbre herbicide n’est pas significativement associé à une augmentation du risque des cancers « solides », ni des « lymphomes non hodgkiniens ». Des précédentes études avaient pourtant lié la survenue de ces cancers à l’utilisation du glyphosate, précise Le Monde.

De quoi relancer le débat alors que les pays membres de l’Union européenne doivent se réunir lundi prochain pour se prononcer sur le renouvellement de la licence commerciale de l’herbicide le plus utilisée au monde et qui expire le 15 décembre prochain. Un dossier épineux plusieurs fois repoussé depuis octobre.

5.779 cancers déclarés, mais pas dans un groupe plus qu’un autre

Dans le détail, l’étude AHS a suivi plus de 50.000 agriculteurs et épandeurs américains recrutés au début des années 1990 dans les Etats de l’Iowa et de la Caroline du Nord. Ils ont été classés en cinq groupes : un « groupe contrôle » de 9.300 agriculteurs n’utilisant pas de glyphosate et quatre autres groupes, répartis en fonction de la fréquence d’exposition au produit, de la plus faible à la plus importante.

Sur les vingt années de l’étude, 5.779 cancers ont été déclarés au sein de la cohorte. Mais leur nombre est sensiblement le même quel que soit le groupe, y compris le groupe de contrôle. A l’inverse, l’étude suggère un lien, jusque-là jamais mis en évidence, entre le glyphosate et la leucémie myéloïde aiguë, un cancer du sang. Chez les utilisateurs les plus exposés à l’herbicide, le risque de contracter la maladie est plus que doublé par rapport aux personnes par rapport aux personnes non exposées, mais cette association n’est statistiquement significative que pour les utilisateurs employant le produit depuis au moins vingt ans.

Cette fois-ci, l’indépendance de l’étude n’est pas sujette à caution. « Elle a été menée par des scientifiques de qualité, qui n’ont aucun conflit d’intérêts à déclarer et a été financée sur des fonds publics américains », indique Luc Multigner.

En revanche, la méthodologie est discutée. Le Monde cite notamment le point émis par Beate Ritz, vice-présidente du département d’épidémiologie de l’ université de Californie à Los Angeles (UCLA). La scientifique fait valoir qu’« il y a eu une augmentation considérable de l’utilisation du glyphosate et de l’exposition à cette substance, à partir du milieu des années 1990 » Cette utilisation massive a conduit à une exposition généralisée de la population américaine.

Comment alors être certain que les 9.300 agriculteurs composant le « groupe de contrôle » n’étaient pas exposés au glyphosate ? Pour l’association Générations Futures, comme pour la journaliste Marie-Monique Robin, auteure de plusieurs études sur le glyphosate, il s’agit là d’un biais important de nature à fausser les résultats de l’AHS. « Pour pallier ce défaut, il aurait fallu réaliser des mesures d’exposition réelle, via des analyses de sang ou d’urines, des agriculteurs du groupe témoin, ce qui n’a pas été fait », précise Générations Futures. L’étude a mesuré l’intensité de l’exposition au glyphosate des 50.000 agriculteurs de la cohorte grâce à un algorithme calculant une exposition plausible en fonction des réponses aux agriculteurs, précise Le Monde.

Pour le CIRC, ça ne change rien

Autrement dit, cette nouvelle étude ne tranche pas définitivement le débat sur la dangerosité du glyphosate pour la santé humaine. Pour le Circ (Centre international sur le cancer), qui avait classé le glyphosate comme cancérogène probable en mars 2015, l’AHS ne remet pas en cause son rapport. L’organisme, dépendant de l' OMS (Organisation mondiale pour la santé) signale d’ailleurs avoir pris en compte, en mars 2015, les premiers résultats communiqués par l’AHS et qui concluaient déjà à l’absence de liens entre le glyphosate et les lymphomes non hodgkiniens. « Ces résultats ne l’emportaient pas sur les autres études épidémiologiques, conduites dans plusieurs pays, et qui montraient un tel lien », précise le CIRC.

Une autre grande étude épidémiologique- celle du North American Pooled Project (NAPP)- est en cours de finalisation. Elle consiste à réunir et analyser toutes les études dites « cas témoins » menées en Amérique du Nord sur le sujet, explique Le Monde. Les résultats ont déjà été annoncés aux cours de conférences et ils indiquent un doublement du risque du lymphome non hodgkinien pour les personnes ayant manipulé du glyphosate plus de deux jours par an. À l’opposé donc des conclusions de l’AHS.