Comment expliquer la présence de pesticides dans des carottes bio?

ALIMENTATION Des traces de trois pesticides ont été découvertes sur un lot de carottes bio, laissant penser à une contamination extérieure ou, plus grave, à une fraude. Pour la Fédération nationale d’agriculture biologique, ce cas montre qu’il ne faut pas affaiblir la filière…

Fabrice Pouliquen

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Des légumes bio au marché de Caen en mai 2008.
Des légumes bio au marché de Caen en mai 2008. — AFP PHOTO
  • Des journalistes de France 3 ont découvert des résidus de trois pesticides dans des carottes bios de la marque Bio c’Bon.
  • Pour Générations Futures comme pour la Fédération nationale d’agriculture biologique (Fnab), cette révélation nécessite une enquête de la répression des fraudes pour connaître l’origine de la contamination.
  • Ces analyses montrent aussi pour la Fnab la nécessité de ne surtout pas «affaiblir la filière bio».

Une découverte qui fait désordre. Des journalistes de France 3 ont trouvé des pesticides dans des carottes labellisées bio après avoir procédé à des tests sur huit marques, quatre issues de l’agriculture conventionnelle et quatre certifiées biologiques.

Trois pesticides dans des carottes Bio c’Bon

Un lot de carottes bio, celle de la marque Bio c’Bon, présente « des résidus de trois produits phytosanitaires », indiquent les journalistes. Plus même que les carottes non-bio sélectionnées pour l’enquête. Comment l’expliquer ? « Ce n’est pas forcément connu du grand public, mais il y a quelques produits phytosanitaires autorisés en agriculture biologique », indique-t-on à l’ Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation) qui en publie la liste.

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Oui, mais dans le cas précis du lot de carottes Bio C’Bon, les trois molécules décelées sont l’azoxystrobine, le difénoconazole et le prosulfocarbe, toutes les trois totalement interdites dans l’agriculture biologique. La présence de traces de ces pesticides sur ces carottes censées être bio peut s’expliquer alors par une contamination extérieure. France 3 évoque plusieurs pistes : un épandage dans un champ voisin par un producteur en agriculture conventionnelle, une mise en contact avec des produits contenant des pesticides lors du transport ou du stockage des carottes ou encore une contamination à l’arrosage, les nappes phréatiques pouvant contenir elles-mêmes des pesticides.

Une fraude à un moment de la chaîne ?

Mais François Veillerette, directeur de Générations Futures, une association de défense de l’environnement, écarte l’hypothèse d’une contamination extérieure. « Cela peut arriver, mais dans le cas précis de ces carottes Bio c’Bon, le nombre de pesticides retrouvés et les quantités (même si les taux sont trop faibles pour provoquer un problème de santé publique), sont trop importantes pour qu’il ne s’agisse que d’une contamination extérieure. »

Autrement dit, pour François Veillerette, il y a eu fraude à un niveau de la chaîne. « La triche émane peut-être du producteur, qui n’aurait pas respecté le cahier des charges de l’agriculture bio, mais elle peut aussi avoir eu lieu au niveau du distributeur qui aurait étiqueté délibérément des carottes issues de l’agriculture conventionnelles en carottes bio, poursuit-il. Voilà pourquoi une enquête de la répression des fraudes est nécessaire. Le bio doit garder la confiance du public avec un label strict et des sanctions quand les exigences ne sont pas respectées. » Interrogé par France 3, Bio c’Bon dément toute fraude : « L’évolution de l’écosystème peut expliquer la présence de quantité infime de ces produits mais ne saurait remettre en cause la rigueur et le process biologique de nos producteurs. La qualification bio n’est donc pas susceptible d’être remise en cause ». Après les révélations de la chaîne, l’entreprise indique sur son site Internet avoir réalisé une contre-expertise par un laboratoire agréé : « Nous vous confirmons qu’aucune trace de pesticide n’a été trouvée sur nos carottes ».

Ne pas tirer de conclusion générale

De son côté, Stéphanie Pageot, présidente de la Fnab (Fédération nationale d’agriculture biologique) demande aussi une enquête de la répression des fraudes, tout en invitant à ne pas remettre en cause toute la filière bio à partir d’un cas particulier. « Par le passé, d’autres analyses semblables à celle entreprise par France 3 montraient que les produits bio étaient beaucoup moins contaminés que les autres », rappelle-t-elle.

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L’enquête par exemple de Que choisir, « Le Bio vaut-il vraiment le coup ? », parue en septembre dernier, pour laquelle l’association de consommateurs a comparé neuf échantillons de carottes bio et six non-bio. L’analyse des pesticides était sans appel : « aucun des résidus [de pesticides] recherchés n’est trouvé dans huit des neuf échantillons de carottes bio. Seules celles achetées chez Biocoop présentent une trace, non quantifiable. Les non bio contiennent, elles, de un à sept résidus à des niveaux très faibles, écrit le magazine. Mais deux lots [non bio] recèlent des traces d’iprodione, une substance fongicide considérée par l’Anses comme perturbatrice endocrinienne. »

Renforcer encore la filière bio

Pour Stéphanie Pageot, l’enquête de France 3 montre que ce n’est surtout pas le moment de laisser tomber la filière bio et d’en baisser ses standards. Or les signes ne sont pas tous positifs aujourd’hui, selon la présidente de la Fnab. Mercredi pourtant, à Rungis lors d’un discours à mi-parcours des Etats généraux de l’alimentation, Emmanuel Macron a chanté les louanges du bio. « Mais à côté, Stéphane Travert, son ministre de l’Agriculture, a annoncé en septembre le désengagement de l’Etat des aides au maintien de l’agriculture bio et ne se fixe pour objectif que d’arriver à 8 % de surface agricole en bio en 2020 quand nous sommes déjà à 6,5 % aujourd’hui, regrette Stéphane Pageot. Un objectif de 20 % serait bien plus ambitieux. »

Une autre menace pointée par les agriculteurs bio français est la volonté de l’Union européennede définir pour l’Europe un nouveau règlement sur l’agriculture biologique censé rassurer davantage les consommateurs. Le texte, qui doit encore être validé par la commission spéciale agriculture du Conseil européen, a priori d’ici la fin de l’année, prévoit notamment un assouplissement des contrôles des exploitations bio. « Nous serions plus contrôlés une fois par an, mais une fois tous les deux ans seulement, indique Stéphanie Pageot. Autrement dit, l’agriculture bio régresserait. Nous, ce qu’on veut, c’est progresser. »