«Make our planet great again» fait grincer des dents la recherche française

RECHERCHE Alors que des universités sont dans le rouge et que la recherche française recourt massivement aux CDD, les 60 millions d’euros dégagés par Macron pour recruter des chercheurs étrangers ont du mal à passer…

Fabrice Pouliquen
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Un microscope dans un laboratoire
Un microscope dans un laboratoire — Eric Piermont AFP
  • Ce programme de recherche sur la lutte contre le réchauffement climatique a été lancé par Emmanuel Macron pour attirer en France les chercheurs étrangers alors même que Donald Trump annonçait sa volonté de se retirer des accords de Paris.
  • Le gouvernement veut consacrer 60 millions d’euros sur cinq ans à ce programme. La moitié proviendra des Investissements d’avenir, l’autre sera financée par les instituts de rechercher accueillant ces chercheurs étrangers.
  • Plusieurs scientifiques français estiment que ce programme n’était pas prioritaire alors que des universités sont dans le rouge et de nombreux chercheurs en CDD.

Sa réponse avait fait grand bruit le 1er juin dernier, beaucoup soulignant un coup de com’ de génie. Alors que Donald Trump venait tout juste d’annoncer tout juste sa volonté de sortir de l’Accord de Paris sur le climat, Emmanuel Macron ripostait avec son « Make our planet Great again », qui détournait le fameux slogan du président américain, pour lancer un appel à des chercheurs étrangers, américains en particulier, à venir en France mener la lutte contre le changement climatique.

Déjà 4.000 candidatures reçues

Une semaine plus tard, le 8 juin, la plateforme de recrutement « makeourplanetgreatagain.fr » était en ligne. La page d’accueil arbore des couleurs flashy et affiche en quelques lignes la genèse du site Internet : la décision de Trump et la volonté du nouveau président Macron de placer la France au centre de la bataille contre le réchauffement climatique. Puis, l’internaute (« chercheur, professeur, businessman, entrepreneur, ONG, étudiant, etc. ») est invité à remplir un formulaire pour expliquer pourquoi il veut combattre le changement climatique, sur quoi il travaille actuellement, et même de quoi il rêve.

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« En fin de semaine dernière (dernier chiffre connu), nous étions déjà à 4.000 candidatures, dont la moitié d’étudiants », indique à 20 Minutes le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation. Le CNRS, mandaté par le ministère et le Commissariat général à l’investissement (CGI) pour piloter ce programme, se chargera de filtrer les candidatures. « Une réponse sera donnée dans un délai de trois mois maximum, poursuit-on au ministère de la Recherche. Une première liste de candidats sélectionnés devrait être communiquée à l’automne. »

60 millions d’euros alloués, mais dont la provenance est discutée

Sur ce dossier, Emmanuel Macron veut aller très vite, ce qui a le don d’agacer des scientifiques français qui cravachent depuis longtemps déjà pour améliorer la condition de la recherche en France. Des premières critiques avaient déjà fusé dès le premier tweet d’Emmanuel Macron, posté le 1er juin dernier.

Elles ne se sont pas dissipées depuis alors que le ministère communique au compte-gouttes les détails de ce programme de recherche sur la lutte contre le réchauffement climatique. « Make our planet great again » propose des bourses sur cinq ans à hauteur de 1,5 million d’euros pour les chercheurs seniors et de 1 million d’euros pour les jeunes scientifiques.

L’Etat veut y consacrer 60 millions d’euros. La moitié viendra des plans « Investissements d’avenir » « et très vraisemblablement de l’enveloppe budgétaire qui est consacrée déjà à la recherche et à l’innovation », craint Olivier Berné, astrophysicien au CNRS et membre de Rogue ESR, un collectif de 1.500 scientifiques qui a soumis dix propositions au gouvernement Macron pour améliorer la recherche en France. Ce sera donc autant d’argent en moins pour d’autres programmes scientifiques. On ne débloque pas de nouveaux fonds comme il a pu parfois être écrit dans la presse. »

La moitié des fonds à trouver par les instituts eux-mêmes

Quant aux 30 millions d’euros restants, ils devront venir des instituts de recherche qui accueilleront ces chercheurs étrangers, soit en crédit, soit en nature. Il s’agit potentiellement du CNRS (qui emploie déjà d’ailleurs 30 % de chercheurs étrangers), mais aussi de tout autre organisme travaillant sur des enjeux climatiques. Le CEA (Commissariat à l’énergie atomique), l’IRD (Institut de recherche pour le développement) voire des universités. Celle de Côtes-d’Azur, que présidait il y a peu encore Frédérique Vidal, désormais ministre de l’Enseignement supérieure et de la Recherche, fait déjà du zèle.

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Un monde déjà très précaire et des universités dans le rouge

Olivier Berné et Patrick Monfort, directeur de recherche au CNRS et secrétaire général du syndicat des chercheurs scientifiques SNCS-FSU, concèdent tous deux que ces 60 millions d’euros ne sont qu’une goutte d’eau dans le budget alloué à l’enseignement supérieur et à la recherche (26 milliards d’euros en 2016).

Mais alors que la situation financière de la recherche en France est déjà peu reluisante, tout gaspillage d’argent passe mal. « Les niveaux de salaires sont déjà très bas par rapport à ce qui est proposé en Allemagne, en Grande-Bretagne et encore plus aux Etats-Unis, rappelle Patrick Monfort. Surtout, le milieu de la recherche n’échappe pas aujourd’hui à la précarité. Bon nombre de jeunes chercheurs sont en contrat à durée déterminée et à des salaires très bas. Les CDD représentent 30 % du personnel au CNRS. On ne l’admettrait jamais pour une entreprise privée. »

A cela, Olivier Berné ajoute la situation financière critique de nombreuses universités françaises. L’astrophysicien renvoie à un rapport de la Cour des comptes du 6 juin dernier qui pointe six universités dans une situation financière « très dégradée » et neuf autres dans « une situation dégradée».

«On pouvait utiliser cette somme plus intelligemment»

« Pendant ce temps-là donc, le gouvernement dégage très rapidement 60 millions d’euros pour recruter une cinquantaine de chercheurs étrangers, poursuit Olivier Berné. On pouvait utiliser cette somme plus intelligemment, y compris pour lutter contre le changement climatique. Mieux vaudrait sûrement agir sur la source même du changement climatique en mettant tous les bâtiments publics français aux normes écologiques. »

Olivier Berné et Patrick Monfort attendaient mieux que ce « Make our planet great again » comme première annonce de leur ministère. Pourquoi pas même une réponse à la lettre du collectif Rogue ESR, détaillant dix propositions pour améliorer la recherche en France et envoyée à Frédérique Vidal, il y a près d’un mois. Le collectif attend toujours.