Economie de la fonctionnalité: «Avoir un pavillon, une voiture et un chien pour réussir sa vie», c'est fini

ECONOMIE CIRCULAIRE L’économie de la fonctionnalité sera au cœur des Assises de l’économie circulaire ce mardi à Paris. Ce modèle économique ne cherche pas à vendre toujours plus de biens mais raisonne en performance d’usage et, in fine, en économie de ressources…

Fabrice Pouliquen

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Un maraîcher choisi une salade de culture biologique sur un étal du marché des fossés Saint Julien à Caen. (Photo illustration).
Un maraîcher choisi une salade de culture biologique sur un étal du marché des fossés Saint Julien à Caen. (Photo illustration). — MYCHELE DANIAU / AFP

Imaginez une entreprise qui ne cherche plus seulement à produire en volume des biens qu’elle se contente ensuite de vendre, mais qui fournit à son client des solutions intégrées de services et de biens reposant sur la vente d’un usage ou d’une performance d’usage.

C’est l’économie de la fonctionnalité et la planète a tout à y gagner. Dans ce modèle, l’entreprise reste le plus souvent propriétaire du bien qu’elle a fabriqué et a donc tout intérêt qu’il dure le plus longtemps possible.

L’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) consacre une belle place à ce nouveau modèle économique aux Assises de l’économie circulaire qui s’ouvre ce mardi à Paris. Pierre Galio et Claire Pinet, du service « consommation et prévention » de l’Ademe, auteurs d’une étude prospective sur l’économie de la fonctionnalité en 2050, répondent aux questions de 20 Minutes.

Un opérateur de téléphonie mobile qui vous propose de louer votre smartphone plutôt que de l’acheter… C’est de l’économie de la fonctionnalité ?

Claire Pinet : La location d’un bien peut être une caractéristique de l’économie de la fonctionnalité. Mais non, les services de location en France n’entrent pas tous dans l’économie de la fonctionnalité. Il faut que cette location soit accompagnée d’outils qui répondent à des objectifs d’économie des ressources.

Pierre Galio : On ne ressent pas chez les opérateurs cette volonté d’allonger la durée de vie des smartphones, même ceux qui proposent la location. Leur intérêt est plus d’attirer une clientèle passionnée de nouvelles technologies et de faire naître le besoin de renouveler fréquemment son téléphone. Une jolie avancée serait de voir ces opérateurs et les fabricants de téléphone se mettre autour d’une table pour s’accorder sur la mise au point de téléphones et de logiciels plus durables.

Comment définissez-vous alors l’économie de la fonctionnalité ?

Pierre Galio : C’est un changement de paradigme. L’entreprise ne cherche plus seulement à vendre un maximum de biens, mais fournit à son client, que ce soit un individu, une entreprise ou une collectivité, des solutions intégrées de services et de biens. Dit autrement, l’entreprise vend désormais un usage ou une performance d’usage. Ces solutions doivent permettre une moindre consommation des ressources naturelles dans une perspective d’économie circulaire.

Claire Pinet : Deux logiques sont à l’œuvre dans l’économie de la fonctionnalité. Une logique « cycle de vie » dans laquelle l’entreprise vent l’usage d’un bien, souvent en le proposant à la location. C’est l’exemple de Tale Me, société bruxelloise qui loue des vêtements pour futures mamans et enfants. L’entreprise reste alors propriétaire du bien qu’elle a fabriqué et a tout intérêt alors à ce qu’il dure le plus longtemps possible. A cela s’ajoute la logique « servicielle » dans laquelle l’entreprise vend une performance d’usage et se rémunère alors sur les gains d’argent, de productivité, de temps (etc) que réalisera le client grâce à la solution proposée.

Pouvez-vous donner un exemple de logique servicielle ?

Claire Pinet : On peut très bien imaginer un jour qu’un maraîcher ne se contente plus seulement de vendre des légumes mais propose aux habitants ou à des sites de restauration collective, avec d’autres acteurs locaux, un accompagnement pour se nourrir sainement. Sa production, de meilleure qualité nutritive et polluant moins les sols, pourrait alors générer des externalités positives sur les dépenses de santé, la gestion de l’eau sur le territoire. L’agriculteur pourrait alors être en partie rémunéré sur ces bénéfices positifs engendrés.

Pierre Galio : C’est un autre attrait de l’économie de la fonctionnalité : on élargit le champ des parties prenantes dans la transaction. Le système classique aujourd’hui se résume à une vente/achat entre une entreprise et un client. Si on reste sur l’exemple du maraîcher bio, le bénéficiaire n‘est pas seulement le consommateur. C’est aussi l’assurance maladie et les mutuelles, qui voient leurs frais de santé baisser, ou même l’agence locale de l’eau, qui profite de l'eau moins polluée. Si elles réalisent des économies ou bénéficient d’effets positifs, pourquoi ne contribueraient-elles pas à la rémunération de l’agriculteur ?

On est encore loin, aujourd’hui, de convaincre des acteurs a priori éloignés de la transaction de participer au financement ?

Pierre Galio : Peut-être oui. Toutefois, nous semblons de plus en plus prendre en compte des externalités qu’engendre le modèle économique classique axé sur une production en volume. Souvent, cette externalité ne sont pris en compte ni par le fabricant, ni par l'acheteur mais par les collectivités. Certes, l’économie de la fonctionnalité est un modèle économique plus complexe à mettre en place, car il essaie de prendre en compte tous les effets qu’il y a autour d’une offre et d’identifier l’ensemble des acteurs impliqués. Ceci dit, ce nouveau modèle intéresse de plus en des dirigeants d’entreprise et parle aussi aux jeunes générations, moins portées sur la propriété. On sort doucement de la logique selon laquelle il faut avoir un pavillon, une voiture et un chien pour avoir réussi sa vie. Pour que l’économie de la fonctionnalité prenne, il faut aussi que les consommateurs acceptent de changer leur mode de consommation.

Que pourrait peser l’économie de la fonctionnalité en 2050 ?

Claire Pinet : « C’est trop tôt encore pour avancer des chiffres. L’enjeu aujourd’hui est que l’économie de la fonctionnalité s’insère dans les différents pans de l’économie. Il n’y a pas de secteurs qui lui soient incompatibles. Des solutions sont déjà sur pied (Tale Me, Michelin…). D’autres sont à l’étude. La ville de Grande-Synthe, près de Dunkerque, a réuni des agriculteurs, des élus, des centres de santé, les lycées agricoles de sa région pour réfléchir à un changement de modèle agricole sur le territoire axé sur le bien manger, la diététique, l’économie de la fonctionnalité. D’autres projets se font aussi dans l’habitat. Le cabinet Envergue Architectes [Hauts-de-France) cherche, lui, à augmenter la performance d’usage des bâtiments pour réduire les constructions. Lorsqu’il est sollicité pour construire une école par exemple, il lancera une réflexion avec les futurs occupants mais aussi d’autres acteurs du territoire pour voir si le futur bâtiment peut s’inscrire dans une logique de multifonctionnalité. L’idée alors est que l’école ne soit pas seulement utilisée sur les temps scolaires.