Observations des requins: L’urgence de poser un cadre éthique pour mettre fin aux dérives

ANIMAUX Une charte et un guide des bonnes pratiques viennent de voir le jour pour apporter un cadre éthique à l’observation des requins. Une pratique touristique en plein essor mais pas toujours respectueuse des squales…

Fabrice Pouliquen

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Un grand requin blanc photographié en Afrique du Sud. (Photo illustration)
Un grand requin blanc photographié en Afrique du Sud. (Photo illustration) — ITV/Shutterstock/SIPA

Imaginez-vous aux Bahamas, au fond de l’eau, à tendre des poissons au bout d’une courte tige en fer à une dizaine de requins qui vous tournent autour. Ou plutôt au large de l’Afrique du Sud, à regarder un requin blanc butant sur une cage en fer d’où vous l’observez, furieux de ne pas pouvoir vous croquer.

Ce grand frisson pourrait très bien être au programme de vos prochaines vacances. Ce n’est en tout cas pas les tour-opérateurs et les clubs de plongée proposant ces aventures extrêmes qui manquent.

Un tourisme lucratif

« C’est tout sauf ce qu’il faut faire », prévient Bernard Séret, océanographe spécialisée dans l’étude des requins. Ces dernières années, le quotidien des squales, mais aussi des raies, baleines et autres espèces marines sauvages est perturbé par un tourisme en plein essor et qui promet aux vacanciers de les approcher toujours de plus près. « Ce tourisme génère des centaines de millions de dollars globalement chaque année, note Project Aware, en introduction du « guide des bonnes pratiques pour observer les requins et les raies », que l’ONG a sorti vendredi dernier, en partenariat avec The Manta Trust et WWF.

Ce guide s’ajoute à la « charte internationale de l’écotourisme requin responsable », rédigée en début d’année par Bernard Séret et le plongeur Steven Surina, autre amoureux des squales. Ces deux publications veulent poser un cadre éthique à une pratique encore peu réglementée. « Sur le modèle de ce qui existe déjà dans le whale watching [observation des baleines], pratique plus ancienne pour laquelle il existe déjà des chartes et labels », précise Denis Ody, responsable du pôle océan et côte à WWF.

« Aux Bahamas, c’est du cirque »

Des réglementations ont déjà été adoptées par des pays pour mettre fin à des dérives de clubs de plongées. En Australie- où des requins-baleines avaient fini par déserter des zones à force d’être dérangés par des plongeurs intrusifs -, mais aussi au Mozambique, en Afrique-du-Sud, en Egypte... « Mais ces réglementations sont souvent contournées, en particulier dans les zones où les clubs de plongée sont nombreux et se livrent à une surenchère pour attirer les touristes », observe Steven Surina.

Et puis, il reste des vides juridiques. « Les Bahamas, illustre Bernard Séret. « Là-bas, on en vient à faire du cirque pour satisfaire une clientèle à fort pouvoir d’achat et peu patiente. Les requins sont nourris pour forcer les rencontres et le guide se mêle à eux pour faire des numéros. »

Ne pas interdire pour autant les observations

Ni Denis Ody, à WWF, ni Bernard Séret ou Steven Surina ne veulent pour autant interdire l’observation des requins et des raies dans leur milieu naturel. Car ce tourisme concourt aussi à la préservation de ces deux espèces victimes de surpêche. « Bien faites, ces observations sensibilisent les touristes au sort de ces animaux victimes de pêche intensive, pointe Denis Ody. Elles génèrent des entrées d’argent pour les populations locales qui prennent alors conscience qu’il vaut mieux parfois préserver cette ressource plutôt que de la pêcher. »

Ces chartes et guides qui voient le jour en ce début d’année 2017 visent alors à rétablir un équilibre à un moment où l’observation des requins et des raies se démocratise, faisant craindre l’avènement d’un tourisme de masse. Pour Bernard Séret, cela passe par la responsabilisation des clubs de plongée : « A eux d’adapter leurs observations au comportement des requins et non l’inverse comme c’est trop souvent le cas aujourd’hui. »

Ne pas toucher les requins, ne pas les nourrir

Sa charte appelle entre autres à limiter le nombre de plongeurs sur site, à limiter l’usage des flashs, à ne jamais approcher à moins de deux mètres des requins et à interdire leur nourrissage. « Nous tolérons juste l’utilisation d’un fumet attractif, comme le jus de poisson, pour attirer les requins », précise le requinologue.

C’est tout, la rencontre doit être sinon à l’initiative du squale. Le plongeur a tout à y gagner en adoptant ce principe, à écouter François Sarano, fondateur de Longitudes 181, association à l’origine en 2002 de laCharte internationale du plongeur responsable. « Le requin est curieux, il viendra à vous si vous vous montrez patient, assure-t-il. Et c’est seulement ainsi, en laissant l’initiative à l’animal, que la rencontre est riche et qu’on apprend véritablement quelque chose. »

La charte, établie par Longitudes 181, est aujourd’hui adoptée par de nombreuses fédérations nationales de plongée. Bernard Séret et Steven Surina espèrent que la leur connaîtra le même succès : « Depuis début janvier, onze clubs de plongée l’ont signée et six devraient le faire prochainement. »