Geoffrey Le Guilcher, journaliste, s'est infiltré 40 jours dans un abattoir industriel en Bretagne. Il relate cette expérience dans Steak Machine, livre paru ce jeudi 2 février 2016.
Geoffrey Le Guilcher, journaliste, s'est infiltré 40 jours dans un abattoir industriel en Bretagne. Il relate cette expérience dans Steak Machine, livre paru ce jeudi 2 février 2016. — F. Pouliquen / 20 Minutes

ANIMAUX

Scandale des abattoirs: «Les cadences sont si élevées que la bête qui résiste devient ton ennemi»

Le journaliste Geoffrey Le Guilcher s’est infiltré quarante jours dans un abattoir industriel de Bretagne. Il en sort Steak Machine, livre coup de poing qui interroge les conditions de travail imposées aux ouvriers, point de départ de la souffrance animale…

« Tant que la cadence sera si élevée pour les hommes, il n’y aura pas de viandes propres ». Le constat de Geoffrey Le Guilcher est implacable. Ce journaliste indépendant, 30 ans, sort ce jeudi Steak Machine aux éditions Goutte d’Or. Le fruit d’une immersion de 40 jours dans un abattoir industriel de Bretagne. Quarante jours en tant qu’intérimaire, à tailler aux couteaux dans le gras des carcasses amenées à son poste à un rythme effréné. Une vache toutes les minutes. Parfois plus.

Geoffrey Le Guilcher ne donne pas le nom de l’abattoir, ni sa localisation. Il l’appelle juste Mercure « parce qu’il fait chaud et qu’on s’y bousille la santé ». 3.000 personnes y travaillent et deux millions d’animaux y sont abattus par an.

Son livre fait écho aux vidéos d’horreurs filmées en caméra cachée dans les abattoirs par l’association de protection animale L214. Mais plus que les sévices faits aux animaux, Steak Machine raconte les conditions de travail des ouvriers des abattoirs, les cadences infernales imposées.

En 40 jours à Mercure, êtes-vous devenu vous aussi un homme-crabe ?

C’est en effet ce qui m’a frappé chez mes collègues. Je les appelle homme-crabe parce qu’ils ont comme muté. Ils présentent une musculature hors-norme au niveau des avant-bras, des poignets et des mains à force de lever des carcasses. Quand tu te promènes dans les cafés, tu sais tout de suite si une personne travaille à l’abattoir ou non : à sa carrure, mais aussi aux bosses sur le dessus des doigts causées par le frottement de la cote de maille qu’ils portent pour se protéger de leurs couteaux. Moi, je n’ai pas tant pris des bras, j’ai surtout perdu des kilos. Deux ou trois. Tu transpires beaucoup chez Mercure, d’autant que j’y ai travaillé un été, en pleine canicule.

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L’association L214 a déjà dévoilé par ses vidéos les conditions de mise à mort des animaux en abattoir. Qu’apporte de plus au débat Steak Machine ?

L214 a levé le tabou de la condition animale dans les abattoirs. C’est son rôle, l’association œuvrant dans la protection animale. Mais tu ne peux pas comprendre les violences faites aux animaux si tu ne comprends pas les violences faites aux hommes dans les abattoirs. Cette immersion visait à aller au bout du problème et de le prendre dans son ensemble. Ce que n’a d’ailleurs pas suffisamment fait la commission d’enquête parlementaire créée après les premières vidéos publiées par L214.

Il est impossible de travailler chez Mercure sans finir avec le dos et les épaules en vrac ?

Mais tout à fait et ce n’est pas vrai qu’à Mercure. C’est ce que révèle le rapport Stivab (Santé et travail dans l’industrie de la viande) réalisé par les caisses bretonnes de la Mutualité sociale agricole (MSA) au début des années 2000. Il notait que 89 % des hommes et 92 % des femmes travaillant en abattoir ont souffert d’un TMS (trouble musculo-squelettique) dans les douze derniers mois. Dans Steak Machine, j’y consacre un chapitre : « Je peux pas être assis, ni debout… je suis baisé ». C’est ce que dit Jacques à son supérieur hiérarchique un jour dans les vestiaires. Il venait d’apprendre par son médecin qu’il allait devoir être arrêté définitivement. Il a 50 ans et lutte pour faire reconnaître l’origine professionnelle de sa maladie. A côté, il y a cet autre salarié, 28 ans lui, qui doit se faire opérer du canal-carpien au niveau de ses deux avant-bras… Quel que soit l’âge, les salariés de Mercure font face régulièrement à des problèmes de santé grave.

Ces conditions de travail sont-elles le point de départ de la souffrance animale dans les abattoirs ?

Le point de départ, c’est la cadence. Il faut tuer une vache par minute à Mercure. Tout le monde court en permanence après la cadence. Il faut bien comprendre qu’il y a deux lieux où les vaches sont encore en vie dans l'abattoir. La bouverie, le lieu où elles sont amenées et où elles peuvent passer une nuit, et la tuerie, le lieu où elles sont étourdies avec une tige en métal dans la tête puis égorgées, accrochées la tête en bas et acheminées vers les autres postes de la chaîne où elles sont découpées, dégraissées… A la bouverie et à la tuerie, tout ne se passe pas toujours comme prévu. Les bêtes résistent, peuvent donner des coups, parfois se réveillent alors qu’on les pensait mortes. Si tu essaies de tenir la cadence d’une vache par minute qu’on t’impose, très vite, la bête qui résiste devient ton ennemie. A Mercure, ils ont intégré un temps un deuxième assommeur pour améliorer les conditions de mise à mort des animaux. Les rapports vétérinaires l’avaient demandé avec insistance à quatre reprises. Mais l’été où j’y ai travaillé, le poste n’était déjà plus assuré. C’était visiblement juste un coup de com'.

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Les conditions de travail ne s’améliorent donc pas ?

Elles empirent. Au lieu de jouer la transparence et de réfléchir avec d’autres acteurs pour améliorer les conditions de leurs salariés et animaux, les abattoirs font l’inverse : ils s’enfoncent dans le tabou, dans le silence. A Mercure, il y a six mois, ils ont érigé un mur autour de la salle de mise à mort des animaux, la cachant ainsi aux visiteurs. Je réalise aussi un documentaire avec Virginie Vilar. Un Envoyé Spécial qui sera diffusé le 16 février prochain, toujours sur la souffrance animale dans les abattoirs. Virginie Vilar a appelé une vingtaine d’abattoirs, un seul a accepté de lui ouvrir ses portes jusqu'à la salle de mise à mort. C’est la preuve que l’immense majorité des abattoirs n’assument pas ce qu’ils font, tout simplement.