Jean-Louis Etienne: «Polar Pod est un projet d’exploration océanographique hors norme»

INTERVIEW L’explorateur partira en 2019 pour une expédition scientifique autour de l’Antarctique…

Propos recueillis par Audrey Chauvet

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Jean-Louis Etienne, en août 2016.
Jean-Louis Etienne, en août 2016. — ROBERT ALAIN/SIPA

Jean-Louis Etienne n’a pas froid aux yeux. Après avoir été le premier homme à atteindre le pôle Nord en solitaire en 1986, avoir traversé 6.300 kilomètres en Antarctique à bord d’un traîneau à chiens, et avoir mené de multiples expéditions dans les pôles, il se prépare à partir en 2019 dans l’océan Austral pour une mission de collecte de données scientifiques à bord d’un vaisseau totalement autonome en énergie, le Polar Pod. Jean-Louis Etienne nous dévoile les dessous de cette aventure, qu’il présentera ce mercredi lors d’une conférence à l’Institut océanographique.

Pourquoi partir étudier l’océan Austral ?

Toutes les publications scientifiques que j’ai pu lire sur cet océan se terminent toujours de la même façon : on a besoin de mesures in situ. Cela signifie que les scientifiques ont besoin que l’homme aille sur place pour récolter des données malgré les satellites, les bouées Argo et les animaux instrumentés, comme les éléphants de mer sur lesquels on met des capteurs. Mais quel type de bateau peut permettre aux hommes de rester sur cet océan ? On est dans les cinquantièmes donc dans une zone de grosse mer, très ventée. Pour rester dans de bonnes conditions de sécurité et de confort, nous sommes arrivés à élaborer ce navire en forme de bouchon qui est très stable.

Le Polar Pod en mer from Elsa Etienne on Vimeo.

Comment le Polar Pod peut rester stable dans des eaux aussi houleuses ?

Le navire a 80 mètres de tirant d’eau avec un lest de 150 tonnes dans le fond. Tous les essais faits à l’Ifremer à Brest et à l’Ecole centrale de Nantes sont très satisfaisants en termes de stabilité. Ce ne sera peut-être pas tranquille tous les jours, mais le Polar Pod a des voiles asymétriques qui vont nous permettre d’exploiter le vent pour se remettre dans le courant circumpolaire si on s’en éloigne. Nous avons aussi du carburant si jamais on devait mettre en route un groupe électrogène de secours mais normalement on va marcher avec quatre éoliennes de 3,2kW chacune. Tous les chercheurs viennent avec des capteurs qui sont très peu énergivores.

Quel type de données allez-vous collecter ?

Le programme scientifique inclut 51 institutions ou universités, 10 nations et 4 domaines d’étude. Le premier sera le climat avec l’étude des échanges entre l’atmosphère et l’océan. L’océan Austral est en effet le principal puits de carbone océanique de la planète : savoir quelle est sa capacité d’absorption du CO2 est une mesure importante pour les projections climatiques. Ensuite, nous allons faire un inventaire de la faune par acoustique avec des hydrophones : on connaît la signature sonore de toutes les espèces donc par une écoute passive on va pouvoir déterminer les populations qui nous entourent. L’expédition permettra aussi de valider des mesures satellites : on a toujours besoin du « ground truth » [la vérité du terrain] pour calibrer la mesure du satellite, notamment pour un projet sur la couleur de l’océan qui indique la richesse en phytoplancton. Enfin, nous allons étudier les microplastiques et les contaminants, pour savoir s’ils sont arrivés là-bas.

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Comment va se passer la vie à bord ?

Les données seront envoyées en continu aux scientifiques pendant les deux années de l’expédition. Le navire sera porté par le courant circumpolaire, par le vent aussi, mais notre vitesse sera de 1 nœud en moyenne, donc très lente. Il y aura au maximum 7 personnes sur le navire, dont 3 marins professionnels et 4 ingénieurs et scientifiques avec des relèves d’équipage tous les 2 ou 3 mois. La construction du bateau va se faire en 2018, elle prend environ un an, puis il y aura trois mois d’essais en mer à proximité des côtes françaises. Le Polar Pod sera ensuite transporté en Afrique du Sud d’où il partira pour rejoindre le courant circumpolaire. Nous avons réuni les deux tiers des financements nécessaires, le projet s’est institutionnalisé car il y a une forte demande de la communauté scientifique : l’Ifremer, le CNRS et le CNES se sont impliqués dans le projet. Ce fut long à développer mais le Polar Pod est devenu maintenant un grand projet d’exploration océanographique, hors norme par l’architecture du navire et par la zone qui sera explorée.