Le tramway de Rabat, un trait d’union écologique entre les deux rives de la ville

REPORTAGE La 22e conférence des Nations unies sur le climat se tient du 7 au 18 novembre à Marrakech, l’occasion de découvrir les initiatives écologiques du Maroc…

Audrey Chauvet

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Le tramway de Rabat-Salé, le 10 octobre 2016.
Le tramway de Rabat-Salé, le 10 octobre 2016. — A.Chauvet/20Minutes

De notre envoyée spéciale à Rabat (Maroc)

C’est l’heure de la sortie des cours. Sur la place Al Joulane, en plein cœur de Rabat, les lycéens rejoignent l’arrêt de tramway pour rentrer chez eux. Certains habitent à Salé, la ville jouxtant Rabat, juste de l’autre côté de l’estuaire du Bouregreg. Chaymaa, 18 ans, apprécie de pouvoir rentrer chez elle en tram : « Avant, il fallait prendre des bus ou des taxis pour venir dans le centre de Rabat, mais il n’y en avait pas assez, les horaires n’étaient pas fiables… », se souvient l’étudiante. Depuis la mise en service du tramway en 2011, les rames ne désemplissent pas : 120.000 voyageurs l’empruntent quotidiennement.

La station de tramway de la place Al Joulane, à Rabat (Maroc), le 10 octobre 2016.
La station de tramway de la place Al Joulane, à Rabat (Maroc), le 10 octobre 2016. - A.Chauvet/20Minutes

« Les filles peuvent s’habiller comme elles veulent ! »

Conçu pour moderniser Rabat et désenclaver la ville-dortoir de Salé, le tramway a changé le quotidien des quelque 600.000 personnes qui se rendent dans la capitale pour travailler ou étudier. « Avant le tramway, les habitants de Salé se déplaçaient dans des conditions inhumaines : ils prenaient des bus ou des taxis mais il fallait parfois attendre des heures, explique Loubna Boutaleb, directrice générale déléguée de la Société du tramway de Rabat Salé (STRS). A l’intérieur, ils étaient serrés comme des sardines et les conditions de sécurité n’étaient pas optimales… » Dans le tramway, les rames, construites par le français Alstom, sont bien remplies mais le civisme est de mise : quasiment pas de fraude grâce à la présence constante de contrôleurs et pas d’agressions. « Les filles peuvent s’habiller comme elles veulent pour prendre le tram ! Dans les bus et les taxis, c’est plus compliqué… », reconnaît Zakaria Cherkaoui, responsable de la sécurité chez Transdev, qui exploite le tramway.

Au centre de contrôle Transdev du tramway de Rabat-Salé, le 10 octobre 2016.
Au centre de contrôle Transdev du tramway de Rabat-Salé, le 10 octobre 2016. - A.Chauvet/20Minutes

 

« Je me sens totalement en sécurité », nous confirme Chaymaa, alors que le tramway passe le pont Hassan II, au-dessus du Bouregreg. « La ville est aussi beaucoup plus jolie depuis que le tramway existe », continue la jeune fille en regardant les rives métamorphosées du fleuve : là où des déchets et des habitats insalubres s’entassaient sur les berges délaissées, une marina avec promenade, restaurants et port de plaisance a vu le jour. « Ce sont 6.000 hectares qui ont été dépollués et qui sont désormais protégés », se félicite Loubna Boutaleb. Les quelques pêcheurs installés sur les bords du fleuve s’en félicitent : la pollution était telle que les poissons avaient disparu de l’estuaire.

La marina de Rabat, le 16 octobre 2016.
La marina de Rabat, le 16 octobre 2016. - ISA HARSIN/SIPA

Gain de temps et de CO2

Deux minutes pour traverser le pont Hassan II, alors qu’il fallait deux heures en voiture : de nombreux habitants de Salé ont vite compris qu’ils avaient intérêt à délaisser leur voiture. « Certains le font aussi pour des raisons économiques et par respect de l’environnement », estime Mohammed Ihrou, directeur technique de la STRS. Le tramway est à la portée de toutes les bourses : 6 dirhams (soit 55 centimes d’euros) pour un trajet, contre 4 dirhams pour les bus aux horaires de passage plus qu’aléatoires, et 8 dirhams au minimum pour un taxi collectif. « Le tramway a touché principalement les populations défavorisées qui se déplaçaient peu et n’avaient donc pas accès à l’emploi ou aux administrations », constate Cassilde Breniere, directrice adjointe de l’Agence française de développement (AFD) à Rabat.

L’institution française a participé, via un prêt de 45 millions d’euros, au financement du tramway de Rabat. A la veille de la COP22, qui se tient à Marrakech du 7 au 18 novembre, l’AFD insiste sur la contribution du tramway à la réduction des émissions de CO2. « Le tramway émet 3 grammes de CO2 par kilomètre, contre 180 grammes pour une voiture, soit 60 fois moins », chiffre Cassilde Breniere. Les habitants de Rabat qui possédaient une voiture n’ont toutefois pas complètement changé leurs habitudes : ce sont surtout ceux qui n’avaient pas de mode de transport satisfaisant qui ont profité du tramway. Mais la vision de la ville change, tout doucement : les places qui n’étaient que des parkings à ciel ouvert redeviennent des lieux de vie, et les abords de la médina historique devenus piétons sont à nouveau des lieux de promenade.

Le terminus du tramway à Salé (Maroc), le 10 octobre 2016.
Le terminus du tramway à Salé (Maroc), le 10 octobre 2016. - A.Chauvet/20Minutes

« Mobilité en dignité »

Arrivée au terminus de Salé, Chaymaa croise des jeunes femmes qui s’entassent dans un taxi. Il ne partira que quand il sera plein, soit chargé de six passagers. Dans une ville en pleine croissance démographique, le réseau de tramway doit encore se développer pour répondre à la demande de transports en commun. De deux lignes parcourant 20km au total, le réseau passera à 4 lignes d’ici quelques années. Loubna Boutaleb est fière de la réussite de ce tramway sans incivilités, sans fraude et sans discrimination sociale : « Ce que nous offrons aux habitants de Rabat et Salé, c’est une mobilité en dignité. Quand on apporte un moyen de transport qui respecte les gens, ils le respectent ».