«Les tortues marines rendent des services énormes»

INTERVIEW Yvon Le Maho observe les déplacements des tortues marines en haute mer pour en savoir plus sur ces espèces menacées…

Propos recueillis par Audrey Chauvet
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Une tortue luth en Guyane.
Une tortue luth en Guyane. — JOBARD/COEURS DE NATURE/SIPA

Où vont les tortues luth lorsqu’elles quittent les côtes de la Guyane ou de la Martinique ? Yvon Le Maho, directeur de recherche émérite au CNRS, a initié à la fin des années 1990 un programme de recherches pour mieux connaître les voyages de ces tortues capables de parcourir des milliers de kilomètres. A la clé, il en a retiré des informations sur la santé des océans. Il présente les premiers enseignements du suivi des tortues ce mercredi à l’Institut océanographique, à Paris.

Pourquoi vouloir connaître les trajets effectués par les tortues marines ?

Les tortues marines sont presque toutes des espèces menacées. Or, certaines espèces comme les tortues luth vivaient déjà à l’époque des derniers dinosaures. Elles représentent donc une valeur patrimoniale, mais elles rendent aussi des services énormes car elles se nourrissent de méduses, qui prolifèrent actuellement. Il est donc important de préserver les tortues marines et la France a une grande responsabilité car l’un des plus grands sites de ponte se trouve en Guyane. Nous étudions essentiellement trois espèces en Guyane et aux Antilles : la tortue luth, la tortue verte et la tortue olivâtre. On essaye de comprendre les raisons de leur disparition puisqu’on a constaté une diminution importante de ces populations.

Quelles sont les principales menaces que vous avez identifiées ?

Au départ, il y avait des menaces à terre, notamment les chiens errants qui déterraient les œufs ou des populations humaines qui les prélevaient. Aujourd’hui, les tortues sont protégées à terre donc on cherche les causes de leur disparition en mer. Pour ça, on fait un suivi grâce aux balises Argos. On a constaté qu’elles couvraient complètement l’océan Atlantique car, en partant de Guyane ou des Antilles elles remontent vers les îles du Cap Vert, qui sont des zones très riches en nourriture, ou bien elles remontent vers les côtes de Floride et jusqu’au courant du Labrador, au nord du Canada. Elles font des voyages très longs, des milliers de kilomètres. Mais l’étude ne se limite pas à suivre les déplacements des tortues marines, on a essayé d’en savoir plus grâce à différents types de capteur qui nous permettent d’avoir des infos sur la profondeur à laquelle elles plongent ou sur la chlorophylle, la salinité, la température de l’eau…

Les tortues sont donc des indicateurs de la santé des océans ?

Elles nous donnent des informations sur des aspects océanographiques en plus d’éléments qui permettent de mieux les protéger. On pensait auparavant que tous les points chauds, les « hotspots » où vont les tortues, devaient devenir des sanctuaires. Or, ce qu’ont montré nos travaux, c’est que les tortues luth recherchent des zones d’interface entre des eaux de températures différentes, ce qu’on appelle des fronts, car c’est là qu’on trouve les plus importantes ressources marines. Or, ces zones sont aussi recherchées par les pêcheurs, on ne peut pas les empêcher d’y aller. Cela a amené le WWF à travailler avec eux pour mettre au point des systèmes de filets qui permettent aux tortues marines de s’échapper. Nous travaillons aussi dans l’intérêt de la pêche car une mer remplie de méduses est une mer sans poissons.