Pourquoi Greenpeace s’attaque à Petit Navire ?

PECHE La marque de thon en boîte est accusée de pratiques de pêche néfastes pour les océans…

Audrey Chauvet

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Action de Greenpeace contre la conserverie de Petit Navire à Douarnenez (Finistère), le 23 mai 2016.
Action de Greenpeace contre la conserverie de Petit Navire à Douarnenez (Finistère), le 23 mai 2016. — AFP PHOTO / FRED TANNEAU

Ils ont caché les boîtes de thon au fond des rayons et bloquent depuis ce lundi matin l’accès à la conserverie Petit Navire de Douarnenez (Finistère). Si les militants de Greenpeace s’en prennent de manière aussi virulente à la marque de thon en boîte, c’est parce qu’ils estiment que Petit Navire utilise des « méthodes de pêche destructrices », notamment les dispositifs de concentration des poissons (DCP) accusés de prélever trop de poissons, sans tenir compte de leur taille ou de leur espèce. « Alors que plusieurs marques de thon en boîte ont commencé à modifier leurs pratiques, Petit Navire refuse d’évoluer et reste l’un des plus mauvais élèves des marques présentes sur le marché hexagonal », accuse Greenpeace dans son communiqué.

Le thon albacore surexploité

Les DCP consistent à attirer les poissons sous un faux récif équipé d’une balise GPS, puis à refermer une nasse sur eux. Greenpeace dénonce cette méthode, qui ne permet pas de faire de distinction entre les prises et attrape aussi bien les thons adultes que les juvéniles ainsi que d’autres espèces de poissons. « On compte des dizaines de milliers de DCP à la surface des océans, déplore Hélène Bourges, chargée de campagne océans chez Greenpeace France. Ils attirent tout un tas de vie marine, des thons, des requins, parfois des tortues et aussi des petits thons qui n’ont pas eu le temps de se reproduire. Jusqu’à un million de requins sont tués par les DCP rien que dans l’océan Indien ».

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Le thon albacore, qui compose la majeure partie des conserves consommées en France, n’est pas protégé par des quotas de pêche et dans l’océan Indien, il est massivement surpêché par rapport au renouvellement des stocks : la Commission des thons de l’océan Indien (CTOI) a tiré la sonnette d’alarme en 2015 en calculant que la probabilité était de 94 % que le thon albacore soit surexploité et surpêché par rapport aux évaluations du stock. Cette surpêche est grandement facilitée par les DCP : « Quand un thonier en repère un, il n’a plus qu’à déployer un filet, poursuit Hélène Bourges. Toute la pêche tropicale au thon dans l’océan Indien, Atlantique ou Pacifique se fait avec des DCP car ils permettent de prendre une plus grande quantité de poisson plus rapidement. » Les pressions des ONG ont néanmoins fait plier plusieurs industriels, qui se sont engagés à utiliser d’autres techniques de pêche, comme la pêche à la canne ou à la senne sans DCP.

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Chez Petit Navire, on assure toutefois que les DCP sont une des « meilleures » techniques de pêche : « Les prises d’espèces en danger ne représentent que 0,3 à 0,5% des captures avec les DCP, alors qu’avec les palangriers utilisés dans un grand nombre de pays du monde, on est entre 40 et 60% de prises annexes », chiffre Amaury Dutreil, directeur général de Petit Navire. « Si cette pêche est gérée de manière responsable et raisonnable, il n’y a aucune raison de la remettre en question », affirme-t-il. Estimant être visé par Greenpeace parce que Petit Navire est « le plus gros », Amaury Dutreil répète que la marque a mis en place un plan d’action qui va « au-delà de la méthode de pêche » : « Nous ambitionnons de passer tout notre approvisionnement de poissons sous la certification MSC et nous avons lancé un grand programme d’amélioration de la gestion de la pêcherie de thon albacore dans l’océan Indien pour améliorer le niveau de stock de poisson mais aussi réduire tout l’impact écologique de la pêche », poursuit le directeur général de Petit Navire.

Appel à la maison-mère Thai Union

Mais ces engagements ne satisfont pas Greenpeace : « On a exprimé nos demandes auprès d’eux, il y a eu des échanges mais ils n’ont pas apporté les réponses qu’on souhaitait », déplore Hélène Bourges. La marque Petit Navire, propriété du géant mondial Thai Union, représente environ 30% des parts du marché du thon en conserve en France. La maison mère, basée à Bangkok en Thaïlande, est le numéro mondial des produits de la mer : « Une boite de thon sur 5 vendue dans le monde est produite par Thai Union », chiffre Greenpeace.

La marque a signé, aux côtés de 38 entreprises du secteur et à l’initiative du WWF, un appel à la CTOI pour demander de mieux réglementer les prises de thon albacore. Cette lettre demande notamment une réduction de 20% des prises et un meilleur contrôle des quantités capturées. « Plus de 10 entreprises se sont mobilisées en France au côté du WWF à travers cette lettre, explique  Isabelle Autissier, présidente du WWF France. Le thon et en particulier le thon albacore est une ressource alimentaire primordiale et une ressource pour le marché français. La France accueille la commission [dès ce lundi] à la Réunion, c’est maintenant aux Etats membres de la CTOI de prendre leurs responsabilités et d’agir ».

De son côté, Petit Navire assure avoir déjà pris les devants en réduisant à 250 le nombre de DCP par bateau de pêche, alors que la commission thonière en demandait 550, et avoir mis en place un « plan de réduction des prises de thon albacore de 20% dans l’océan Indien, en valorisant d’autres espèces de thon en meilleure santé et en n’introduisant aucun nouveau produit à base de thon albacore tant que les stocks ne seront pas revenus à des niveaux assez bons », explique Amaury Dutreil. « S’il n’y a plus de thons dans le océans, il n’y a plus de thons à mettre dans la boite, ajoute-t-il. On ne va pas scier la branche sur laquelle on est assis ! »