Tchernobyl, 30 ans après: La France garde des traces de la catastrophe

NUCLEAIRE La catastrophe du 26 avril 1986 en Ukraine a laissé des éléments radioactifs dans les sols européens, et donc en France…

Audrey Chauvet

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Un champignon dans les zones contaminées de Tchernobyl.
Un champignon dans les zones contaminées de Tchernobyl. — DELORME JACKY/SIPA

A Tchernobyl, les animaux ont repris le pouvoir. Dans un rayon de 30 km autour de la centrale nucléaire désaffectée, des troupeaux de chevaux sauvages, des loups, des ours et des lynx ont reconquis la forêt que les hommes ont désertée depuis la catastrophe de 1986. « La nature a horreur du vide », résume Alain Dubois, spécialiste des reptiles au Muséum national d’histoire naturelle qui a étudié les effets des radiations sur les animaux.

Les animaux observés par les chercheurs américains dans la zone d'exclusion de Tchernobyl.
Les animaux observés par les chercheurs américains dans la zone d'exclusion de Tchernobyl. - onlinelibrary.wiley.com/

Les animaux ne fuient pas les radiations

Trente ans après, les sols de la zone la plus contaminée par la radioactivité, soit un rayon de 10 km autour de la centrale, renferment toujours plus d’un million de becquerels par kilomètre carré, concentrés dans la première dizaine de centimètres de sol. Malgré cela, Tchernobyl est devenu une réserve de faune exceptionnelle. Une étude publiée le 18 avril dernier par une équipe de biologistes américains a dénombré plusieurs espèces de mammifères carnivores vivant dans la zone : 60 chiens-martres, 26 loups gris, 21 sangliers et 10 renards ont, entre autres, montré leur museau.

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Les radiations importantes ne suffisent pas à faire fuir la faune : « Si les effets individuels étaient sévères, nous constaterions une corrélation négative entre la probabilité d’occupation [de la zone par des animaux] et la densité de contamination par radiations », notent les chercheurs américains. Les gardes forestiers ukrainiens ont observé que ces animaux avaient une espérance de vie plus faible et un taux de reproduction moins élevé que la moyenne de leurs congénères, mais ils ne semblent pas avoir subi le sort des animaux observés en laboratoire par Alain Dubois : « Chez les reptiles et les batraciens, l’exposition à la radioactivité provoque des mutations diverses : des colorations bizarres, des pattes en plus, des doigts en moins, des fusions de narines, des yeux manquants… », énumère le chercheur.

Baies, gibier et champignons

A plusieurs milliers de kilomètres de la centrale, les retombées radioactives sont aussi encore bien visibles : en France, certaines régions présentent encore des niveaux de radioactivité supérieurs à la normale. « Dans l’Est de la France, il reste du césium-137, affirme Philippe Renaud, expert à l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). Ce sont les zones les plus touchées en 1986 qui présentent les plus hauts niveaux d’activité dans les sols, les denrées et les sédiments. »

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Une étude de l’Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’Ouest (Acro) publiée le 20 avril chiffre la contamination des sols en césium-137 : « On mesure jusqu’à 68 000 becquerels par kilo séché dans les sols des Alpes, à Jausiers (Alpes de Haute Provence). En France, l’Est du pays présente encore des contaminations importantes. En plaine, on mesure jusqu’à 174 Bq/kg sec, à Labaroche (Haut-Rhin) », estime le laboratoire associatif, qui redoute un transfert de la contamination vers la chaîne alimentaire.

S’il n’y a plus de crainte à avoir pour les animaux d’élevage ou les cultures agricoles, assure l’expert, ce sont les aliments sauvages qui peuvent poser problème : baies, gibier et champignons peuvent être contaminés, en particulier dans les forêts des Vosges, le Jura, les Alpes du Sud. « Nous avons trouvé des échantillons de denrées qui dépassaient la norme, soit plus de 600 becquerels par kilo », poursuit Philippe Renaud, qui assure toutefois que les risques pour la santé sont minimes.

Poêlée de champignons radioactifs

« La question du risque sanitaire, elle se posait dans les mois qui ont suivi la catastrophe mais plus maintenant car seul l’iode-131 pouvait poser problème et celui-ci a disparu », affirme l’expert de l’IRSN. Les associations antinucléaires sont moins rassurantes : « Nous avons fait des mesures dans certaines zones des Alpes qui montrent que la radioactivité n’a pas disparu et pour certaines populations rurales qui mangent beaucoup de produits de la nature, les limites sanitaires peuvent être dépassées », réagit Roland Desbordes, président de la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad).

L’IRSN ne dément pas l’existence de « points chauds » radioactifs mais en nuance le danger : « Ces points chauds, identifiés pour la première fois dans le Mercantour, se trouvent un peu partout dans les Alpes au-dessus de 2 000 mètres », explique Philippe Renaud. Il s’agit de petites zones de quelques dizaines de centimètres de diamètre qui correspondent aux endroits où des plaques de glace, issues de neiges tombées au moment du passage du nuage de Tchernobyl, ont fondu en faisant du goutte-à-goutte sur une petite surface de sol.

« Si on s’allongeait précisément dessus, on recevrait une dose d’une vingtaine de microsieverts », relativise Philippe Renaud. Pas grand-chose au regard des doses reçues en moyenne chaque année par les Français : d’après l’IRSN, nous recevons 3,7 millisieverts, soit presque 200 fois plus. « Et l’on n’a pas encore trouvé assez de champignons concentrés sur un point chaud pour en faire une poêlée ! », sourit l’expert.