Le nucléaire entre défi de la compétitivité et exigences de sûreté

© 2016 AFP

— 

Construction de l'EPR de Flamanville, le 30 mars 2016
Construction de l'EPR de Flamanville, le 30 mars 2016 — CHARLY TRIBALLEAU AFP

Trente ans après la catastrophe de Tchernobyl, l'industrie de l'atome est confrontée au double défi de la sûreté et de la compétitivité, dans un marché pas encore totalement remis du drame de Fukushima en 2011 et subissant la concurrence des autres énergies.

«Sur la lancée (des années) 2006-2010, on prévoyait une croissance assez musclée, 2011 nous a un peu replacés dans le brouillard. On n'en est pas encore tout à fait sorti mais il y a des signes, comme tous les nouveaux pays qui veulent faire du nucléaire», décrit Bertrand Barré, un ancien haut cadre d'Areva.

Actuellement, près de 400 réacteurs sont en opération dans 31 pays. 65 sont en construction, dont plus du tiers en Chine, et 173 autres sont planifiés d'ici 2030, avec une dizaine de pays néo-accédants, selon les données de la World Nuclear Association (WNA).

L'Agence internationale de l'énergie estime que la part de l'atome dans la production électrique passera de 11% aujourd'hui à 18% en 2050, soit un investissement attendu de 4.400 milliards de dollars.

Cette croissance se fera surtout dans les émergents, dont les besoins en électricité sont croissants et qui sont intéressés par cette technologie fournissant d'importantes quantités de courant.

Dans ce paysage, l'Europe, déjà bien équipée, est devenue «beaucoup plus frileuse», reconnait Jean-Jacques Gautrot, vice-président de la WNA.

L'impact de Fukushima s'est senti «en Allemagne, avec l'arrêt définitif de huit réacteurs. En France, c'est à cette époque là qu'il y a eu l'engagement de réduire la part du nucléaire», décrit Cyrille Cormier, porte-parole de Greenpeace France.

La question de la sûreté est aussi revenue sur le devant de la scène, avec de nouvelles contraintes imposées par les autorités. «Les Chinois ont décidé que tous leurs nouveaux projets lancés seraient des (réacteurs de) génération 3», comme l'EPR français, l'AP1000 de Westinghouse (groupe Toshiba), indique M. Barré. Les deux compagnies chinoises, CGN et CNNC, ont développé leur propre réacteur +Hualong+, dont un premier chantier a commencé l'an dernier.

«L'industrie attend beaucoup de la Chine et du démarrage des premières centrales de nouvelle génération», note Georges Kottmann, président du World Nuclear Exibition, important salon professionnel du secteur.

Sauf que pour l'instant, la quasi-totalité des chantiers en cours sur ces réacteurs ont pris du retard et enregistrent pour certains d'importants surcoûts, dépassant parfois les 10 milliards d'euros.

Au point de faire douter de leur pertinence dans un contexte énergétique qui a beaucoup changé, avec un prix très bas des énergies fossiles et de l'électricité en Europe, qui ne facilitent pas le financement de nouveaux réacteurs.

- Défi du financement -

«C'est toujours un défi de prendre une décision d'investissement, surtout vu les montants en jeu», explique Christophe Bonnery, président de l'association française des économistes de l'énergie. D'autant que «tous les réacteurs modernes qui se construisent ne sont pas terminés, donc on ne connaîtra leur coût final qu'après».

En témoigne les difficultés d'EDF à finaliser sa décision de construire deux EPR à Hinkley Point en Angleterre. Et à l'inverse, le succès à l'export du russe Rosatom qui offre des financements avantageux aux pays acheteurs.

A cela s'ajoute la réduction sensible des coûts des énergies renouvelables (éolien, solaire), autre source d'électricité peu émettrice de CO2.

«Le choix d'investir dans le nucléaire n'est pas du tout évident car, en face, on a des moyens vraiment pas chers et qui ont montré leur fiabilité, donc il y a des hésitations d'un certain nombre de pays», explique Cyrille Cormier.

Les Etats-Unis ont ainsi fermé plusieurs réacteurs depuis 2010 du fait du boom des gaz de schiste, du coût des nouvelles normes de sûreté post-Fukushima et des incitations fiscales en faveur des renouvelables.

Mais au delà des nouveaux réacteurs, les investissements sur le parc existant pour en prolonger la durée de vie seront une source d'activité importante pour l'industrie. En France, EDF a évalué à plus de 50 milliards d'euros la modernisation de son parc.

Pour les exploitants, prolonger la durée de vie d'un réacteur représente «un ballon d'oxygène financier», ajoute M. Kottmann, avec des équipements dont le financement sera alors amorti.

Les Etats-Unis sont sur le point de prolonger la durée de vie de leurs réacteurs de 40 à 60 ans, et peut-être même 80 ans pour certains.

Au total, la WNA estime que 250 réacteurs seront prolongés, tandis que «150 vont fermer dans les 40 ans», selon M. Gautrot.

Cela ouvrira la voie à un vrai marché du démantèlement, avec plusieurs milliards de dollars d'investissements à mobiliser. «Il commencera avec l'Allemagne», avance M. Barré, soit à l'horizon 2022, quand le pays prévoit de fermer l'ensemble de ses centrales.