VIDEO. Fukushima, cinq ans après: Ils veulent faire revivre un village fantôme

JAPON Cinq ans après la catastrophe nucléaire, habitants et chercheurs veulent «rétablir le lien entre les hommes et la nature, rompu par les radiations»…

Mathias Cena

— 

Une boîte aux lettres condamnée dans le village inhabité d'Iitate (Fukushima).
Une boîte aux lettres condamnée dans le village inhabité d'Iitate (Fukushima). — M.CENA / 20 MINUTES

De notre envoyé spécial à Iitate (Fukushima),

Pour l’automobiliste qui le traverse, Iitate pourrait être un village comme n’importe quel autre. Ce n’est qu’en y regardant à deux fois que quelques détails interpellent : une boîte aux lettres condamnée, des vitres cassées, pas un chat dans les rues et surtout… le silence. Cette petite localité de montagne du département de Fukushima est, depuis son évacuation il y a près de cinq ans, un village fantôme.

>> Diaporama: Iitate, village fantôme de Fukushima

Considéré avant la catastrophe nucléaire du 11 mars 2011 comme l’un des plus beaux villages du Japon avec ses collines verdoyantes et son style de vie en harmonie avec la nature, Iitate déroule à perte de vue la boue rougeâtre de ses champs raclés par les travaux de décontamination, et les amoncellements de sacs noirs qui en contiennent les déchets.

Les 6.000 habitants du village ont en effet été remplacés par 5.000 ouvriers qui, la semaine, travaillent d’arrache-pied au chantier titanesque de la décontamination des lieux. Mais ce dimanche, rien ne vient troubler la quiétude des singes qui déambulent en groupes dans les champs laissés à l’abandon.

Dans une vaste bâtisse sur le bord d’une petite route, le chauffage à gaz tourne cependant à fond, pour combattre le froid de ce début mars. Le kotatsu (table basse avec couverture et chauffage intégrés) est branché et le chat vient dormir sur les genoux du visiteur pendant que le maître des lieux détaille le projet qui l’occupe depuis près de cinq ans : ressusciter ce village déserté.

Black-out sur l’information

Comme tous les agriculteurs du village, Muneo Kanno, âgé de 65 ans, a perdu son outil de travail : ses champs, ses vaches. Excédé par la confusion et les déclarations contradictoires du gouvernement après la catastrophe, il s’est associé avec des volontaires venus de Tokyo pour former l’Association pour la résurrection de Fukushima, afin d’informer les villageois. Sa maison, dans laquelle il peut revenir seulement la journée, en est le quartier général.

Muneo Kanno, un agriculteur du village d'Iitate (Fukushima).
Muneo Kanno, un agriculteur du village d'Iitate (Fukushima). - M.CENA / 20 MINUTES

A Iitate, ce besoin de données indépendantes sur la radioactivité s’est fait ressentir immédiatement après l’accident nucléaire, alors qu’à une coupure générale d’électricité de deux jours succédait un black-out, beaucoup plus durable, sur l’information.

Pendant une dizaine de jours après la catastrophe, ce village situé en dehors de la zone d’évacuation a en effet accueilli ceux qui fuyaient les abords immédiats de la centrale. Avant qu’on ne s’aperçoive que le vent, tournant au nord-ouest, avait poussé la radioactivité vers Iitate. Des habitants accusent le maire d’avoir volontairement dissimulé les importants taux de radioactivité. Finalement, l’ordre d’évacuation officiel n’a été donné que le 22 avril 2011, près d’un mois et demi après la catastrophe.

Les radiations dans une zone de 80km autour de la centrale de Fukushima Daiichi, le 29 avril 2011.
Les radiations dans une zone de 80km autour de la centrale de Fukushima Daiichi, le 29 avril 2011. - Source: Agence de régulation du nucléaire japonaise

« Rétablir le lien entre les hommes et la nature, rompu par les radiations »

Dès lors, les habitants sont devenus méfiants à l’égard des déclarations des scientifiques, jugés trop proches du gouvernement. C’est dans ce contexte que l’association pour la Résurrection de Fukushima est née en juin 2011, fédérant aujourd’hui 300 volontaires, villageois et chercheurs spécialistes de divers domaines, qui travaillent ensemble à relever le village.

Des sacs de déchets issus de la décontamination alignés dans une rizière à Iitate (Fukushima).
Des sacs de déchets issus de la décontamination alignés dans une rizière à Iitate (Fukushima). - M.CENA / 20 MINUTES

Car il ne s’agit pas seulement de constater les dégâts. « Se battre contre la radioactivité, oui, mais nous voulons surtout rétablir le lien entre les hommes et la nature, qui a été rompu par les radiations », explique Muneo Kanno. Il regrette que la décontamination organisée par le gouvernement, dans un rayon de 20 mètres autour des maisons et des routes, « oublie la vie du village » basée sur l'agriculture, en entassant les déchets dans les rizières, et la vie tout court, en faisant l’impasse sur la décontamination des forêts et montagnes, composantes importantes de l'écosystème. Le groupe planche notamment sur des méthodes de décontamination innovantes, de nouveaux types de cultures et la production d’énergies renouvelables.

Sans jamais rien chercher à imposer. « Les scientifiques tiennent tous des discours péremptoires et différents, regrette le président de l’association », Yoichi Tao, lui-même chercheur retraité. « Mais il ne s’agit pas simplement de décréter quel taux de radioactivité est sûr ou dangereux. Les villageois doivent décider par eux-mêmes de leur vie et de leur avenir. »