La Champagne s’apprête à faire sa révolution écologique

REPORTAGE Pendant toute la durée de la COP21, 20 Minutes vous propose de découvrir des solutions concrètes pour diminuer les émissions de CO2 et s’adapter aux changements climatiques…

Audrey Chauvet

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Sébastien Mouzon, vigneron en Champagne, cultive ses vignes selon les méthodes de la biodynamie.
Sébastien Mouzon, vigneron en Champagne, cultive ses vignes selon les méthodes de la biodynamie. — A.Chauvet/20Minutes

De notre envoyée spéciale dans la Marne

Le crachin assombrit le ciel au-dessus des collines champenoises. L’air est frais, les vestes polaires ressorties des placards. Difficile d’imaginer qu’il y a moins d’un mois, on vendangeait des raisins gorgés de sucre grâce au soleil écrasant de l’été. Dans le vignoble le plus septentrional de France, on sait composer avec un climat changeant. « De l’apparition des fleurs au premier jour des vendanges, on compte 93 jours contre 100 il y a 30 ans », constate Cédric Moussé.

Ce jeune vigneron de 35 ans a de l’énergie à revendre. Au sens figuré, lorsqu’il parle avec passion de son métier, mais aussi au sens propre : son chai éco-conçu équipé de panneaux solaires produit plus d’électricité qu’il n’en consomme. « Je travaille avec la nature, si je la pourris mes enfants ne pourront pas faire la même chose », répond-il quand on lui demande d’où lui vient cette fibre écolo.

Cédric Moussé, devant son chai éco-conçu recouvert de panneaux solaires, à Cuisles (Marne). (A.Chauvet/20Minutes)

Dans ses vignes de Cuisles (Marne), Cédric Moussé ne met plus aucun produit chimique. Uniquement « des plantes et un tout petit peu de cuivre ». « Au début, je faisais rire la chambre d’agriculture, mais ils ont vu ensuite que mes vignes n’étaient pas plus malades que les autres », se félicite-t-il. Depuis quelques années, il a creusé le sillon : enherbement des vignes, charrue à cheval pour les endroits  inaccessibles en tracteur, plantations selon les rythmes lunaires conformément aux principes de la biodynamie…  « Mes vignes sont propres et belles, les sols sont vivants », constate-t-il. Son expérience, initiée par son père « qu’on prenait pour un hurluberlu », a fini par convaincre : « La Champagne connaît une vraie révolution », assure-t-il.

Une aventure qui demande réflexion

La Champagne n’avait pourtant rien d’un terreau de révolutionnaires. Dans le vignoble le plus prestigieux de France, trusté par de prestigieuses maisons appartenant à des groupes puissants, la tentation peut être forte de troquer les bottes contre une confortable rente : un hectare de vigne se vend plus d’un million d’euros. D’autant que la nature ne fait rien pour faciliter la tâche des vignerons : la pluie fréquente oblige à lutter contre le mildiou et l’oïdium, deux maladies qui peuvent réduire une vendange à néant. Pas évident dans ces conditions de faire le pari du bio : moins de 300 hectares sur les 33.000 de la région se sont convertis. Et il n’y a pas grand-chose à espérer du réchauffement climatique : les à-coups météorologiques qu’il pourrait engendrer, comme des sécheresses plus longues ou des orages plus violents, sont dangereux pour la vigne.

Malgré tout, après des décennies d’utilisation de produits phytosanitaires, une jeune génération de vignerons veut casser les codes, pour le plus grand bien de la planète. « Mon père a commencé à se dire "Si on continue comme ça, on va tuer nos vignes" », se souvient Sébastien Sanchez, vigneron à Cumières (Marne). En 2000, la maison Sanchez-Le Guédard s’engage dans une « aventure » : abandon des désherbants puis passage progressif au bio. En 2016, les 45.000 bouteilles qui sortiront de sa cave seront labellisées bio. Mais Sébastien n’a pas fait tous ces efforts pour un simple argument de vente : « Si on se lance là-dedans pour une étiquette, on se plante. Moi, le matin en me rasant, je pense à mes vignes, à comment résoudre tel problème, et j’aime cette recherche perpétuelle », se réjouit-il.

Sébastien Sanchez dans sa cave, à Cumières (Marne). (A.Chauvet/20Minutes)

Les insectes ? Même pas peur

Ces jeunes vignerons sont prêts à tout réapprendre. « Du BEP au BTS, en six ans d’études, à aucun moment je n’ai entendu prononcer le mot "bio" », se souvient Sébastien Mouzon. A 35 ans, ce vigneron de Verzy (Marne) cultive 7,5 hectares de pinot noir et de chardonnay en biodynamie. Bouse de corne, millepertuis et décoctions de camomille ne sont pas pour lui des recettes de sorcière mais des traitements efficaces. « Je vois la différence sur les vignes et les sols », explique Sébastien Mouzon, se penchant pour ramasser quelques fleurs qui poussent entre les ceps. « Rien que là, on a cinq plantes différentes qui attirent des insectes bienvenus car ils concurrencent les néfastes comme la cicadelle », poursuit-il.

Sébastien Mouzon nous montre la travée réalisée dans ses vignes pour laisser la place à d'autres espèces de plantes. (A.Chauvet/20Minutes)

En 5 ans, la maison Mouzon-Leroux est passée de zéro à 70.000 bouteilles de champagne certifiées bio. Sébastien ne veut pas afficher le logo sur ses bouteilles : il préfère mener un travail de fond et accompagner d’autres vignerons dans une démarche de réduction des intrants chimiques en organisant réunions et conférences. « Chercher des solutions, apporter de l’information aux autres, ça me rend heureux », sourit-il.

« Un jour où l’autre nous n’aurons plus le choix »

Ces échanges entre vignerons, c’est notamment ce qui a permis à Sophie Cossy de se lancer dans une démarche de certification environnementale. En 2003, après la disparition de son père, la jeune femme reprend les vignes familiales sans aucune formation viticole : « Je suis partie d’une page blanche », raconte-t-elle. Sensible à la protection de l’environnement et à la santé des travailleurs, elle commence par bannir les insecticides. En 2006, un violent orage provoque des éboulements dans les coteaux et des inondations jamais vues dans son village. Avec les autres vignerons de Jouy-lès-Reims (Marne), Sophie commence à réfléchir à des moyens d’éviter de tels dégâts : « J’ai alors commencé  à mettre de l’herbe dans mes vignes pour limiter l’érosion des sols », explique-t-elle.

Sophie Cossy dans ses vignes à Jouy-lès-Reims (Marne). (A.Chauvet/20Minutes)

Aujourd’hui, elle n’utilise quasiment plus de produits phytosanitaires. « C’est un challenge mais un jour où l’autre nous n’aurons plus le choix », estime-t-elle. En 2016, elle devrait obtenir la certification « Haute valeur environnementale ». Mais ce qui la rend la plus fière, ce sont ses « beaux raisins », ses parcelles « métamorphosées » et la conviction que cet élan vers une Champagne plus verte est partagé par un nombre croissant de vignerons.

Vers une «viticulture durable»

La Champagne a été la première région viticole française à calculer son bilan carbone : entre 2003 et 2013, l’empreinte carbone du vignoble a ainsi pu être réduite de 7%. « Notre objectif est d’atteindre le facteur 4, soit une baisse de 75% de l’empreinte carbone d’ici à 2050 », précise Vincent Perrin, directeur général du Comité interprofessionnel du vin de Champagne. Installation de capteurs météo pour mieux protéger les vignes, éradication des insectes basées sur la confusion sexuelle, réflexions avec les transporteurs pour éviter la route et l’avion ou encore incitation pour que les vignerons utilisent les déchets tels que le bois ou les pépins de raisin pour fabriquer de l’énergie ou des ingrédients pour la cosmétique… L’objectif du comité est d’inscrire les quelque 15.000 vignerons de Champagne dans une démarche de « viticulture durable ».