Le «4 pour 1.000»: La solution miracle du ministère de l’Agriculture pour réduire l’effet de serre?

AGRICULTURE Stocker le CO2 de l’atmosphère dans les sols agricoles, vraie ou fausse bonne idée ?…

Audrey Chauvet

— 

Un champ de blé dans le Nord (illustration).
Un champ de blé dans le Nord (illustration). — M.Libert / Archives 20 Minutes

« L’agriculture doit être une solution et pas un problème » : Stéphane Le Foll ne veut plus entendre dire que les agriculteurs sont des pollueurs. Même si l’agriculture est à l’origine de 20 % des émissions de CO2 en France, le ministre de l’Agriculture assure que nos champs peuvent devenir un moyen de faire baisser les émissions de carbone. Mieux, les sols du monde pourraient « compenser l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre émis par la planète en un an » si on augmentait leur capacité naturelle d’absorption du CO2 de 0,4 % par an (soit 4 pour 1.000), assure le ministère. Aurait-on sous la main (plutôt, les pieds) une solution simple et efficace pour réduire à néant le CO2 qui menace le climat du globe ?

Comment ça marche ?

Reprenons nos cours de biologie : lorsqu’elle pousse, une plante absorbe du CO2 de l’air. C’est le principe de la photosynthèse. Lorsque ses feuilles tombent au sol et que la plante se décompose, le CO2 qu’elle contient est stocké dans le sol sous forme de matière organique.

Reprenons maintenant nos cours de maths : sachant que les sols du monde contiennent environ 2.400 milliards de tonnes de CO2 sous forme de matière organique, et que les émissions de gaz à effet de serre provenant de l’utilisation de carbone fossile (pétrole, gaz naturel ou charbon) augmentent de 8,9 milliards de tonnes par an, il faudrait accroître la capacité d’absorption des sols de 0,4 % par an pour compenser l’augmentation des émissions. Vous avez suivi ? Alors, on continue.

Comment on fait pour augmenter la capacité d’absorption du CO2 des sols ?

On sait que les prairies et les forêts ont des stocks de carbone très élevés (entre 80 et 90 tonnes par hectares) tandis que les zones de culture intensive stockent entre 30 et 60 tonnes de CO2 par hectare. Moralité : il faut de l’herbe et des arbres. Mais comme on ne peut pas remplacer les terres arables par des forêts, parce qu’il faut bien que l’humanité mange, il faut trouver un moyen de développer des pratiques agricoles qui optimisent le stockage du CO2.

« Il faut favoriser une couverture continue du sol, lui apporter plus de matière organique avec par exemple des résidus de culture, des fumiers, des lisiers… et ne plus laisser de sol à nu », explique Jean-François Soussana, directeur scientifique environnement à l’Inra. Ainsi, des cultures intermédiaires entre une moisson de blé et un semis d’hiver accroissent la capacité des sols à absorber du CO2. Allonger la durée de pâturage des bêtes, enherber et moins labourer les sols font aussi partie des méthodes envisagées.

Mais c’est bon pour l’environnement, ça ?

L’idée est bien sûr d’utiliser des méthodes non polluantes : « Il faudrait parvenir à ce résultat avec des méthodes agro-écologiques », poursuit Jean-François Soussana.

Lydia Bourguignon, co-fondatrice du Laboratoire d’analyses microbiologiques des sols (Lams), prêche depuis des années le retour à une agriculture agro-pastorale pour redonner vie à des terres épuisées par la monoculture et les intrants chimiques. Pour elle, le « 4 pour 1.000 » ne peut s’imaginer qu’avec des méthodes « naturelles » : « Il faudrait mettre des plantes de couverture, faire des semis directs sous couvert, éviter le labour et le remplacer par des machines qui ne griffent la terre que sur 10 à 15cm de profondeur », explique-t-elle.

Et les agriculteurs, ils y gagnent quoi ?

« Quand on plante toujours la même chose sur un sol, la terre s’épuise car la plante pompe toujours les mêmes éléments. Une rotation des cultures permet de mieux valoriser son sol », explique Lydia Bourguignon. Un sol qui contient beaucoup de matières organiques est aussi moins sujet à l’érosion et absorbe mieux l’eau. Il est, globalement, beaucoup plus fertile. Mais pour beaucoup d’agriculteurs « conventionnels », la conversion à des pratiques naturelles risque d’être compliquée : « Il faut 2 à 3 ans pour que les rendements reviennent au niveau où ils étaient précédemment », reconnaît Lydia Bourguignon.

Et on est vraiment sûrs que ça marche ?

Plusieurs études soulignent les limites du stockage du carbone par les sols. Le Conseil scientifique du Gessol estime ainsi que ce stockage est « réversible et limité dans le temps ». Claire Chenu, professeur à AgroParisTech spécialisée en sciences du sol, précise toutefois que le carbone, stocké pendant en moyenne 50 ans dans les sols sous nos climats, « ne se dégagerait que si l’on cessait d’appliquer les pratiques qui permettent son stockage ».

Le stockage du CO2 ne doit pas non plus faire oublier les émissions d’autres gaz à effet de serre comme l’oxyde nitreux et le méthane qui résulteraient de ces nouvelles pratiques, et dont le potentiel de réchauffement est bien plus élevé que celui du carbone. Mais ces émissions ne seraient pas aussi importantes que celles provoquées par le changement climatique, estime Claire Chenu : « Beaucoup de sols sur la planète sont mal gérés et sont susceptibles de déstocker très fortement du CO2 sous l’effet du réchauffement climatique », explique-t-elle.

Alors, tour de passe-passe ou réelle efficacité ?

Les sols sont bel et bien des puits de carbone, mais de là à présenter le stockage du CO2 comme la solution miracle pour absorber toutes les émissions de gaz à effet de serre de la planète, il y a un pas que même l’Inra n’ose pas franchir. « Il est peut-être techniquement possible de stocker 0,4 % de carbone en plus, mais d’un point de vue économique et social, ce serait compliqué », admet Jean-François Soussana.

« La principale marge de manœuvre est dans les sols dégradés, notamment dans les régions en proie à la désertification, précise Claire Chenu. L’objectif de 4 pour 1.000 est très ambitieux, presque inatteignable, mais c’est une voie qui pourrait associer la lutte contre le changement climatique et la sécurité alimentaire : c’est tout bénéfice ! »