Comment le réchauffement climatique bouleverse le métier de glaciologue

CLIMAT Avec la hausse des températures, les spécialistes de l'étude des glaciers sont obligés de s'adapter...

Romain Scotto

— 

Le glacier du Cervin, à la frontière italo-suisse.
Le glacier du Cervin, à la frontière italo-suisse. — Elma Okic/REX Shutterst/SIPA

Chaque fois qu’elle se rend sur le glacier Saint-Sorlin, sur les hauteurs de Grenoble, Delphine Six est un peu plus bouleversée. Le paysage qu’elle observait il y a quelques années n’a plus grand-chose à voir avec l’actuelle coulée de glace, rognée par les rochers. « Ce qui me surprend c’est que l’évolution est visible à l’œil nu. Je suis stupéfaite. A l’allure où vont les choses, ça me fait peur », alerte la chercheuse au laboratoire de glaciologie LGGE et enseignante à l’université de Grenoble, témoin démuni des effets dramatiques du réchauffement.

Les dernières prévisions alarmistes de la Nasa ne l’étonnent même plus. Une augmentation du niveau des océans d’un mètre est envisagée dans les 100 à 200 prochaines années. Un chiffre en partie justifié par la fonte des calottes glaciaires des pôles. Pour les glaciologues, l’inquiétude s’ajoute à quelques adaptations forcées. Soucieux de voir leur objet d’étude disparaître, certains ont demandé à l’ONU de soutenir des programmes de collecte d’échantillons de glace. A 4.250m d’altitude dans les Alpes. Autour de 6.000m dans les Andes.

« Si ça fond, on perd ces informations »

Un forage de 100m est donc prévu l’été prochain dans le col du Dôme. L’objectif étant de ne pas perdre définitivement les archives climatiques renfermées par les glaces. « On arrive à reconstituer l’histoire du climat sur le dernier siècle, détaille Delphine Six. On travaille sur la chimie de l’air, les grands cycles du carbone, de la poussière par exemple. Si ça fond, on perd ces informations »

Autre spécialiste de la fonte des glaces, Ludovic Ravanel exerce en tant que géomorphologue une activité en vogue depuis une dizaine d’années. Ce chargé de recherche au CNRS au laboratoire Edytem observe la stabilité des versants de montagnes. Ou plutôt leur instabilité grandissante : « On a montré une relation étroite entre écroulements des parois rocheuses et réchauffement climatique », note le scientifique montagnard, contraint de grimper toujours plus haut pour travailler. « La limite d’équilibre des glaciers se situe autour de 3.000m d’altitude. Il y a 10-15 ans en arrière, c’était plutôt 2.700m. »

Observation des crues, avalanches, chutes de pierre

Sur place, les spécialistes ont aussi adapté leurs protocoles de mesures à cette fonte. « On installe nos instruments en bordure de glacier », poursuit Delphine Six, dont une partie du travail consiste à assurer un suivi des risques naturels liés aux glaciers. Les crues, avalanches, chutes de pierre ou la formation de lacs, n’étaient pas le souci premier des glaciologues du siècle dernier. Il s’agit aujourd’hui de comprendre leur impact sur les populations, communes ou entreprises, avec, forcément, une grande dose d’incertitude.

« Je ne peux pas dire ce qu’on observera demain, s’inquiète Ludovic Ravanel. Dans quarante ans, j’étudierai sûrement les conséquences du réchauffement que je n’étudie pas aujourd’hui. On ne sait pas comment notre métier va évoluer, mais il ne va sûrement pas disparaître. » A l’inverse de certains glaciers, il a au moins un avenir devant lui.