«Si on doit tuer des requins, mieux vaut le faire hors de la réserve»

INTERVIEW Marc Soria, chargé de recherche sur les requins à la Réunion, réagit à l’autorisation de pêche au requin dans la réserve naturelle maritime…

Propos recueillis par Audrey Chauvet

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Illustration: un requin bouledogue.
Illustration: un requin bouledogue. — Albert Kok/Wikicommons

Les dents de la mer finiront-elles dans des filets de pêche? Ce vendredi matin, le ministère des Outre-Mer a autorisé la pêche au requin-bouledogue et au requin-tigre jusque dans la réserve naturelle maritime de la Réunion, deux semaines après le décès d’un adolescent de 13 ans happé par un requin. Une décision qui ne convainc pas Marc Soria, chargé de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et coordonnateur du programme Connaissances de l'écologie et de l'habitat de deux espèces de requins côtiers sur la côte Ouest de la Réunion (Charc).

Autoriser la pêche au requin dans la réserve naturelle, est-ce une mesure efficace pour réduire le nombre d’attaques?

L’autorisation de pêcher dans la réserve risque de n’avoir aucun impact. Les requins ne restent pas très longtemps dans la réserve, ils sont beaucoup plus souvent au large, donc si on doit en tuer, mieux vaut le faire hors de la réserve. D’autre part, est-ce que tuer les requins permet vraiment de limiter le nombre d’attaques? On peut en douter, sachant que depuis deux ans, au moins une trentaine de requins-bouledogues et une soixantaine de requins-tigres ont été tués. Dans cette logique, il faudrait en tuer beaucoup plus.

Les attaques sont-elles liées au fait que la population de requins augmente à la Réunion?

On ne sait pas mesurer avec exactitude l’augmentation du nombre de requins. De plus, aucune donnée ne permet de faire le lien entre le nombre de requins présents à la Réunion et les attaques.

On a aussi entendu dire que les requins étaient attirés dans la réserve naturelle par la quantité de poissons qu’ils y trouveraient pour se nourrir. Est-ce le cas?

Il y a deux causes possibles de présence de requins près des côtes: la détresse alimentaire et l’accouplement. S’ils recherchent de la nourriture, ils peuvent être plus agressifs mais l’homme n’est en aucun cas une proie pour le requin. S’il mangeait de l’homme, ce sont plusieurs morts qu’il y aurait chaque jour. Durant les périodes de reproduction, de mars à juillet, les requins s’approchent des côtes et ont des comportements agressifs, notamment dus à la compétition entre mâles.

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Est-ce que la surpêche de certains petits poissons dont il se nourrit pourrait amener le requin à se rapprocher des côtes pour manger?

Par rapport à d’autres zones voisines comme Madagascar, la Réunion n’est pas une zone riche pour le requin. Il n’y trouve jamais beaucoup à manger et une toute petite variation, même naturelle, des populations de poissons peut amener une pénurie. On ne peut donc pas accuser la surpêche, même si on a très peu de données sur ce qui est réellement pêché à la Réunion.

Est-ce que pêcher les requins pourrait mettre les espèces concernées en danger?

Il est certain qu’il faudrait une meilleure connaissance de la quantité de requins vivants avant de reprendre la pêche. Les requins ont une vitesse de croissance très lente et ne peuvent se reproduire qu’à l’âge de 10 ans, c’est donc une population très fragile que l’on pourrait facilement faire disparaître. Pour le requin-bouledogue, on a déjà augmenté les forces de pêche mais sans que la quantité de poissons prélevée augmente. Cela peut s’expliquer de deux façons: soit la ressource a significativement diminué, soit le requin est devenu méfiant vis-à-vis des appâts. Pour moi, il est très possible qu’on ait déjà tué une bonne partie de ce stock de requins.

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