Déménager une ville, le chantier inédit d'une cité minière arctique

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Une maquette de la ville de Kiruna, qui montre en rouge la zone qui doit être déplacée en raison de la progession du forage minier, est exposée dans le centre des visiteurs, le 17 mars 2015
Une maquette de la ville de Kiruna, qui montre en rouge la zone qui doit être déplacée en raison de la progession du forage minier, est exposée dans le centre des visiteurs, le 17 mars 2015 — Hugues Honore AFP

Kiruna, 18.000 habitants dans l'extrême Nord de la Suède, est née d'un gisement de fer et c'est son exploitation qui, rendant le sol instable, va la forcer au plus grand déménagement d'une ville jamais entrepris.

Cette cité arctique, où la nuit polaire dure 27 jours et l'hiver plus de la moitié de l'année, abrite la plus grande mine de fer souterraine du monde.

«On a toujours vécu de la mine et on en vivra toujours!», s'exclame Bror Pudas, 79 ans, qui vit sur Gruvvägen (avenue de la Mine).

La moitié basse de sa rue doit disparaître, comme des dizaines d'autres. Car à mesure que LKAB creuse pour exploiter une veine de 4 km de large qui s'enfonce vers le centre de la terre, le terrain au-dessus est de moins en moins viable.

Les mineurs extraient de nos jours depuis un chantier situé 1.045 m sous terre. Et d'autres ouvriers creusent et équipent un nouveau chantier à -1.365 m, opérationnel en 2017.

Cette intense activité souterraine, qui fait bouger le sous-sol, va forcer le centre-ville à aller ailleurs. Quelque 6.200 habitants et l'essentiel des commerces et administrations de Kiruna sont dans la zone rouge menacée par les failles, qui va laisser la place à des parcs.

Ce projet titanesque est sans comparaison. La RDA puis l'Allemagne a fait disparaître des villages pour laisser place à l'extraction de la lignite, et au Chili, la ville de Chuquicamata a été abandonnée, trop proche de la plus grande mine de cuivre du monde, sans être démolie. On n'avait jamais fait table rase de tout un centre-ville comme celui de Kiruna.

- Risque de fissures -

«La ville ne risquerait pas de s'effondrer d'un coup. Mais il y aurait des déformations, des irrégularités dans le terrain qui pourraient tordre les canalisations et fissurer les bâtiments», explique le deuxième adjoint au maire, Stefan Sydberg.

LKAB en a informé la municipalité en 2003. Depuis 2009, l'emplacement du «nouveau Kiruna» est connu, évitant les concessions minières et les routes de migration des rennes.

En 2019 en principe, tous les commerces rejoindront en même temps un centre-ville flambant neuf.

Moins de cinq ans avant l'échéance, le chantier du nouveau centre-ville n'a pourtant pas commencé. Le site choisi, à 4 km du centre actuel, est encore une forêt boréale où on a du mal à imaginer que bientôt vont s'affairer des centaines d'ouvriers du BTP.

«Ici on a l'habitude de dire qu'il faut que ce déménagement commence un vendredi et soit fini le lundi. Il faut un centre-ville qui fonctionne sans interruption pour les habitants», selon l'élu.

«Je ne suis pas sûre que ce soit possible», rétorque Linda Persson, qui travaille à Kiruna Optik, l'un des commerces les plus proches de la mine.

Cet avenir proche lui semble incertain: le centre-ville va-t-il se vider d'un coup, ou progressivement? «On voudrait savoir qui autour de nous va déménager quand. Mais personne n'a de réponse. C'est une expérience qu'on n'a jamais tentée», dit-elle.

- Au moins 100 ans de fer -

Le coût du déménagement est évalué entre 15 et 30 milliards de couronnes (1,6 à 3,2 milliards d'euros). La compagnie minière doit payer la majeure partie, grâce à un minerai qui est de meilleure qualité à mesure que la mine descend.

«On a sondé jusqu'à 2.000 mètres et le gisement continue. En dessous on ne sait pas, mais on sait qu'on a encore assez pour au moins 100 ans d'exploitation», détaille Marit Olofsson, salariée de LKAB qui fait visiter les galeries à -540 mètres, reconverties en lieu d'exposition.

Dan Lundström a travaillé à cette profondeur dans les années 1970 comme conducteur d'engins. Retraité de 64 ans logé par l'entreprise, il doit quitter son quartier «dans les cinq ans».

«J'ai visité des appartements neufs et je n'en ai pas trouvé un qui me convenait. Je voudrais un balcon et une vue sur la montagne comme aujourd'hui», affirme-t-il. Nombreux sont comme lui les locataires à attendre de nouvelles constructions.

Une fois le coeur de ville implanté, le déménagement sera encore l'affaire de plusieurs décennies, quartier après quartier. Le joyau architectural de la ville, son église en bois, doit par exemple être démontée et remontée dans les années 2030.