Débat sur la croissance: «Il va falloir apprendre à partager les équipements comme les voitures, les machines à laver»

VOS QUESTIONS Vous avez débattu avec la journaliste Marie-Monique Robin...

C.G.

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La journaliste Marie-Monique Robin était en chat à la rédaction de 20 Minutes, le 9 décembre 2014. Lancer le diaporama
La journaliste Marie-Monique Robin était en chat à la rédaction de 20 Minutes, le 9 décembre 2014. — A. Delaunoy / 20 Minutes

Le mot de la fin: 

Il y a deux manières de regarder mon film ou de lire mon livre:

  • Une manière “négative” parce qu’on découvre que le réchauffement climatique constitue une énorme menace pour l’humanité ou que les ressources de la planète sont en train de s’épuiser, ou encore que la crise économique, financière et sociale est très grave.

  • Une manière “positive” parce qu’on voit partout dans le monde des gens qui agissent ici et maintenant et qui sont très heureux! On voit aussi que nous avons encore un peu de temps pour prendre les bonnes mesures, changer notre mode de vie et imaginer ensemble cette société post-croissance dont nous avons besoin de toute urgence. La bonne nouvelle c’est qu’il n’est pas encore trop tard même si nous ne pouvons plus nous permettre d’attendre. À chacun d’assumer sa part comme le petit colibri qui fait ce qu’il peut, selon ses moyens...


Romano: Pour parvenir à une transition écologique, énergétique, il faudra inévitablement se saisir de la question démographique un jour ou l'autre. Pourquoi pas un documentaire sur ce sujet très épineux?

Dans mon livre j’aborde la question démographique qui est effectivement l’un des facteurs de la croissance. Mais je pense que l’explosion démographique que l’on connaît dans certains pays en Afrique ou en Asie est liée à la pauvreté. Si on donnait les moyens à ces pays de véritablement se développer dans l’intérêt de leur population, la question démographique se résoudrait d’elle-même, comme elle s’est résolue dans nos pays industrialisés grâce à l’éducation et un certain niveau de développement.

Lyana: Le communisme repose sur une communauté. Plus la communauté est petite et plus c'est gérable. C'est pour ça que le communisme d’État tel que nous l'avons connu n'a jamais fonctionné.

Dans la société post-croissance la place du local est très importante. Effectivement, quand une entreprise est à hauteur d’homme elle plus capable de respecter l’environnement ou le bien-être de ses salariés. Même chose quand on produit les aliments localement on est plus sensible à la qualité des sols, de l’air… Donc il faut rapprocher les citoyens de leurs aliments, de leur argent (monnaie locale), de leurs énergies (renouvelables) pour qu’ils puissent assurer un développement durable et plus équitable des territoires où ils vivent. En résumé, comme vous le dites: small is beautiful! Ce qui n’empêche pas que toutes ces communautés humaines soient reliées entre elles et échangent leur savoir, expérience…  

Sylvie: Un peu de décroissance, ne serait-ce pas souhaitable?

En fait, l’ironie de l’histoire c’est que nous sommes effectivement en phase de décroissance, car cette année encore le taux de croissance sera nul ou presque nul! Au lieu de nous accrocher à la croissance à tout prix, de courir après cette déesse qui dévore nos ressources et dérègle notre climat, nous ferions mieux de lancer la transition vers un autre modèle et pour cela effectivement nous passerons par une étape de décroissance mais cette fois ci assumée et volontaire! L’objectif étant de tendre vers un système économique stationnaire avec une croissance de la production proche de zéro. Cela est vrai pour les pays industrialisés où les bienfaits de la croissance sont inférieurs aux dégâts qu’elle cause. En revanche dans les pays pauvres il faut encore un peu de croissance pour qu’ils puissent satisfaire leurs besoins, mais de manière raisonnable.

Laurie: La croissance économique n’est elle pas ce qui permet de payer nos salaires?

Le système basé sur la croissance génère beaucoup de chômage et de pauvreté. Effectivement ceux qui ont la chance d’avoir un travail reçoivent un salaire, mais une partie de la croissance voir la totalité revient surtout aux actionnaires des grandes entreprises industrielles ou bancaires. On peut très bien imaginer une économie stationnaire comme l’ont décrites les économistes classiques comme Adam Smith ou John Stuart Milld au 18e siècle. Cette économie stationnaire est aussi une économie circulaire qui génère très peu de déchets et utilise de manière parcimonieuse les ressources tout en rémunérant les gens qui travaillent. Dans cette économie on ne fait pas de profit pour le profit, on vise à répondre à des besoins réels et pas artificiels comme ceux qui sont encouragés par la publicité.

Patrice: Est-il réellement nécessaire de créer des kolkhozes pour faire prendre conscience qu’on peut vivre de façon moderne, confortable, tout en essayant de réduire sa consommation et ce, au niveau individuel?

Je n’ai jamais parlé de kolkhoze ni dans mon film, ni dans mon livre! En revanche, si on veut réduire notre pression sur l’environnement et les ressources de la planète, en réduisant notre empreinte écologique il va falloir apprendre à partager les équipements comme les voitures, les machines à laver dans les immeubles ou les quartiers ou les villages. On peut très bien réduire sa consommation sans renoncer au confort apporté par la technologie: par exemple ce n’est pas parce qu’on fait du covoiturage ou qu’on partage sa machine à laver avec son/sa voisin(e) qu’on renonce à la voiture ou à la machine à laver! 

En revanche, si on continue comme aujourd’hui il n’est pas exclu que d’ici une trentaine d’années nous n’aurons plus du tout de machine à laver, ni de voiture parce que les minerais par exemple qu’il faut pour les construire sont en train de s’épuiser. C’est pourquoi il faudrait une loi européenne qui interdise l'obsolescence programmée et oblige les fabriquants à faire des équipements qui durent le plus longtemps possible et qu’on puisse réparer.  

Laetitia: La France produit 10.000 chômeurs de plus chaque mois en raison d’une croissance trop faible. Il faut 1% de croissance pour que le chômage n’augmente plus et 1,5% pour qu’il commence à baisser. Dans ces conditions, comment comptez-vous produire des emplois pour tous sans croissance?

Malheureusement, la croissance n’est pas le moyen de réduire le chômage comme le montrent les statistiques depuis 30 ans. Au cours des trente dernières années, la croissance du PIB (Produit Intérieur Brut) a été en moyenne de 1,8% par an, ce qui veut dire que nous avons multiplié par deux la quantité de biens produits. Donc la France s’est «enrichie». Pourtant jamais le chômage n’a été aussi élevé, jamais le nombre de pauvres n’a été aussi important, jamais les inégalités sociales n’ont été aussi grandes. Cela veut dire que les petits points de croissance qu’on a réussi à arracher n’ont pas réduit le chômage, ni la pauvreté, mais ils ont été accaparés par une minorité de plus en plus riche qui dirige les banques, les multinationales et ceux qu’on appelle en général «les riches» (qui sont de plus en plus riches).

En revanche, si on renonce à la croissance économique en lançant la transition vers une société post-croissance, on peut créer des millions d’emplois par exemple dans l’agriculture biologique et de proximité (à la campagne ou dans les villes), dans la rénovation thermique et le développement des énergies renouvelables ou les services à la personne. Dans mon livre je présente plusieurs études prospectives qui montrent que la transition est source d’énormément d’emplois.  

Christine: Quel est le pays le plus «obsédé» par la croissance selon vous? Et la France, elle se situe où?

Tous les pays industrialisés sont obsédés par la croissance! Dans mon film, au début, on voit des archives de la télévision depuis 50 ans et on découvre que tous les hommes politiques nous promettent depuis 50 ans que la croissance va revenir. Or elle ne revient pas ! Et elle ne reviendra pas! En effet, la période où nous avons connu une croissance très forte a commencé après la seconde guerre mondiale et s’est arrêtée en 1973 au moment du premier choc pétrolier. C’était un contexte particulier puisqu’après la guerre il fallait tout reconstruire et qu’à cette époque le prix du pétrole, mais aussi du gaz ou des minerais était très bas. Cette époque est révolue parce que les gisements facilement exploitables des ressources fossiles sont en cours d’épuisement. Et comme on le voit depuis le début des années 2000 cela entraîne une augmentation régulière du prix de ces ressources. Cela va continuer au fur et à mesure que la demande sera supérieure à la production.

Donc il est impossible que nous retrouvions le niveau de croissance de l’époque que l’on appelle les «30 glorieuses». Malheureusement toutes nos institutions, tout notre système économique est fondé sur la croissance, donc il est urgent de revoir le système de fond en comble car si nous ne le faisons pas, nous connaîtrons des temps très difficiles. Il vaut mieux que nous anticipions plutôt que de subir les effets du changement climatique, du pic pétrolier et gazier… Le gouvernement français actuel est très accroché à la croissance alors que tout indique qu’elle n’est pas la solution mais le problème.

Marie: Il faut penser et prospérer en groupe, l'union et le respect des uns et des autres sont la seule solution à ce désastre économique, social et intellectuel.

Oui! Dans mon film et mon livre «Sacrée Croissance!», on voit comment partout dans le monde les gens se rassemblent, s’organisent pour lancer des initiatives qui montrent qu’une autre société est possible, par exemple en lançant une coopérative d’agriculture biologique en ville, ou une coopérative d’énergie renouvelable, ou une monnaie locale. On voit très bien comment ces projets transforment les gens et les territoires où ils sont implantés et en général ces gens vont beaucoup mieux qu’avant! C’est une très bonne nouvelle! 

La société post-croissance que montrent mon film et mon livre n’est plus fondée sur le «toujours plus» mais sur le «toujours mieux»; elle n’est plus fondée sur la concurrence mais sur le partage des équipements (comme le covoiturage); elle n’est plus fondée sur la consommation à outrance qui épuise nos ressources et pollue notre environnement et fait qu’on n’est jamais satisfait, mais sur la coopération et ce que l’on appelle le «prendre soin». Prendre soin de la nature, des objets (réparation, entretien, récupération, recyclage…), des humains et des autres. Ce qui m’a frappée en enquêtant partout dans le monde c’est que cette société post-croissance est beaucoup plus joyeuse et enrichissante que la société que nous avons actuellement où il y a beaucoup d’incertitudes et d’inquiétudes par rapport à l’avenir.

Yann: A propos de l’agriculture urbaine, pensez-vous que le système soit viable à l’échelle mondiale? En effet, chaque zone géographique possède ses propres ressources naturelles qui, il me semble, ne peuvent pas répondre à tous les besoins alimentaires d’une personne (viande, poisson, légume, fruit, œuf, céréale, lait, …). Comment pourrait-on alors remédier à ces lacunes alimentaires avec un faible coût écologique et économique?

Plusieurs études américaines montrent qu’on pourrait couvrir jusqu’à 60% des besoins alimentaires des villes avec l’agriculture urbaine, dans le domaine des fruits et légumes, des volailles et la production de miel. Bien sûr il n’est pas possible de produire des céréales ou d’élever des vaches et des cochons à grande échelle dans les villes. Mais tous les produits périssables peuvent être cultivés dans les villes: dans des fermes urbaines, sur les toits, sur les terrasses ou le long des murs. Cela permettrait de réduire considérablement les émissions de gaz à effets de serre liées à la production d’aliment.  D’une manière générale, il faut encourager «l’exode urbain» parce qu’il n’est pas possible que les villes continuent de croître de manière exponentielle: d’après l’ONU aujourd’hui 50% de la population mondiale vivent dans les villes ce qui pose d’énormes problèmes d’infrastructure, de travail, d’alimentation…  

 

Laurent: Votre solution signifie-t-elle renoncer au progrès technologique et aux soins médicaux?
Absolument pas! C’est même tout le contraire! Si nous ne renonçons pas au dogme de la croissance illimitée, nous allons dans le mur et nous n’aurons plus les moyens d’assurer des soins de qualité à la population et connaîtrons des pénuries notamment dans le domaine alimentaire. La croissance de la production de biens matériels ne peut pas être infinie dans un monde dont les ressources (énergies fossiles, minerais…) sont limitées, ainsi que la capacité de la terre à absorber les déchets que nous produisons (pollution de l’air, de l’eau, réchauffement climatique…). Il faut bien sûr continuer à développer le progrès technologique mais cela ne suffira pas pour faire face à la crise climatique, énergétique et écologique à laquelle nous sommes confronté.

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La croissance économique est-elle vraiment capable de faire sortir les sociétés de la crise? Existe-t-il des alternatives capables de mener à la transition économique, énergétique et écologique?

>> Lire: Et si on pouvait vivre sans croissance économique?

Avec Sacrée croissance!, la journaliste et réalisatrice Marie-Monique Robin (Le Monde selon Monsanto, Notre poison quotidien) nous projette en 2034, vingt ans après un sursaut politique qui aurait mené la société à se transformer profondément. 

Nous ne travaillerions plus que vingt heures par semaine et passerions la plupart du temps à faire pousser nos aliments dans une ferme collective. La démocratie participative serait en action partout et les échanges se feraient en monnaie locale.

>> Ce modèle de société est-il possible? Les citoyens sont-ils prêts à un tel changement? Pour en débattre avec les internautes, la journaliste Marie-Monique Robin sera l'invitée de 20 Minutes mardi dès 12h.

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