Kenya: Le changement climatique pourrait assoiffer le pays

REPORTAGE A l’occasion de la Conférence des Nations unies sur le climat, «20 Minutes» est allé voir les conséquences du changement climatique au Kenya…

Audrey Chauvet

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Le système d'adduction d'eau de Marere, au Kenya, le 17 novembre 2014.
Le système d'adduction d'eau de Marere, au Kenya, le 17 novembre 2014. — A.Chauvet/20Minutes

De notre envoyée spéciale au Kenya

«Quand j’étais jeune, j’allais nager dans cette petite rivière. Elle n’existe plus aujourd’hui»: difficile de croire Hamisi Salim Zira, habitant de la région de Shimba Hills, sur la côte est du Kenya qui aligne ses complexes hôteliers et leurs immenses piscines. «Nous manquons d’eau», confirme pourtant Richard Lesiyampe, secrétaire général du ministère de l’Environnement kenyan en évoquant les sécheresses récentes qui ont frappé le Kenya. Effet du changement climatique, la raréfaction de l’eau pourrait causer de graves troubles dans un pays où chaque comté garde précieusement pour lui ses gouttes de pluie.

Mombasa a soif

Très variables selon les régions de ce pays où le mont Kenya, qui s’élève à plus de 5.000m d’altitude, côtoie des zones sahéliennes, des mangroves et des forêts tropicales, les précipitations suivent néanmoins une tendance à la baisse ces dernières années. Les puits et l’approvisionnement en eau, rudimentaire voire inexistant dans de nombreuses villes, risquent de se tarir. A Mombasa, la deuxième plus grande ville du pays au bord de l’océan Indien, seulement 40.000 mètres cubes arrivent chaque jour au million d’habitants de l’agglomération: c’est 7% de ce que reçoivent les habitants de Marseille, à population équivalente.

Dans les campagnes, les enfants vont souvent chercher l'eau dans des jerrycans, ici au réservoir de Kaya Bombo, dans la région de Mombasa.

«Il faudrait 150.000 mètres cubes par jour», chiffre Rémi Fritsch, directeur adjoint de l’Agence française de développement à Nairobi. En juillet dernier, l’AFD a inauguré le système de Marere, un réseau de pipelines qui relie une source naturelle, jaillissant au cœur du parc naturel de Shimba Hills, à Mombasa. Le prêt accordé par l’AFD, d’un total de 40 millions d’euros, a notamment permis de restaurer 37kms de pipeline sur les 40 qui amènent l’eau à la ville. «C’est une installation très simple car l’eau est très claire, explique Rémi Fritsch. Il suffit d’ajouter très peu de chlore pour la rendre potable, ce sont des traitements anodins. Et le système marche sans électricité, puisque l’eau circule uniquement par la gravité.»

Rémi Fritsch devant la source de Marere, dans le parc naturel de Shimba Hills.

«Nous courons après le temps»

Un système presque parfait qui ne permet toutefois d’apporter que 8.000 à 12.000 mètres cubes d’eau par jour à Mombasa, soit environ 20% de son approvisionnement actuel qui deviendra bien insuffisant dans quelques années compte tenu de la forte croissance démographique. «Nous courons après le temps, reconnaît Fatma Awale, directrice des services de l’eau pour le comté de Mombasa. Mais nous espérons arriver à fournir de l’eau à 90% de la population.» On est encore loin du compte: à Likoni, quartier pauvre en bordure de Mombasa, l’eau qui devait arriver de Shimba Hills se fait rare. «Cela fait une semaine que nous n’avons pas d’eau au robinet», déplore Mohamed Karimgee, représentant des quelque 7.000 familles composées d’une dizaine de personnes qui habitent Likoni.

Les kiosques à eau de Likoni sont parfois à sec.

Quinze kiosques à eau ont été installés dans le bidonville mais pour remplir son seau, mieux vaut habiter en amont du circuit: les trous dans le pipeline et les revendeurs qui font payer l’eau dix à vingt fois plus cher que le prix officiel à ceux qui ont le malheur d’habiter en bout de ligne mettent en péril le partage de l’eau. «Si on est riche, on a facilement de l’eau. Si on est pauvre, on galère», résume Mohamed Karimgee. La distribution de l’eau en provenance de Marere dépend en effet d’un arbitrage: soit elle part vers le quartier de Likoni soit une seconde voie l’emmène vers la zone industrielle de Mombasa. Un choix politique dans lequel l’AFD refuse de s’immiscer: «Aujourd’hui, un volume d’eau plus important arrive aux industries, reconnaît Rémi Fritsch. Mais que faut-il choisir entre une entreprise qui peut fonctionner et qui emploie des gens et de l’eau qui arrive directement chez eux?»

Dans les villages situés sur le chemin des pipelines, l'eau est devenue payante depuis la resturation du système de Marere.

Un barrage et ses conséquences

Vertueuse mais insuffisante, la source de Marere risque d’être bien anecdotique face au projet financé par la Banque mondiale pour résoudre le problème de l’eau à Mombasa: un barrage de 70 mètres de haut, capable de retenir 118 millions de mètres cubes d’eau, devrait voir le jour d’ici trois ans à Mwache.  Une étude d’impact environnemental révèle que le détournement de la rivière Mwache privera d’eau les villageois vivant en aval du barrage et que les écosystèmes fragiles de la rivière et de la mangrove dans laquelle elle se déverse seront inévitablement altérés.

Cela n’empêchera toutefois pas le projet de se faire: Mombasa et son industrie florissante ont besoin d’eau et l’AFD compte bien être présente sur toute la partie épuration. «Nous financerons la station de traitement pour 50 millions d’euros car nous avons une offre française forte dans ce domaine», explique Rémi Fritsch.