Japon: Un manga dénonçant les conséquences de Fukushima fait polémique

MONDE Le gouvernement a réagi aux propos des personnages de ce manga très populaire...

A.Ch. avec AFP
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Le 20 août 2013, la centrale nucléaire de Fukushima.
Le 20 août 2013, la centrale nucléaire de Fukushima. — AP/SIPA

Il suffit de quelques bulles pour réveiller la catastrophe de Fukushima: un manga très populaire au Japon, dont le dernier épisode a été publié ce lundi, a déclenché une vive polémique simplement à cause de dialogues évoquant «des saignements de nez inexpliqués» des habitants de Fukushima. Son auteur, Tetsu Kariya, a également fait dire à un personnage de Oishinbo: «On ne peut plus habiter à Fukushima», ce qui a déclenché un tollé sur Internet et fait réagir jusqu’au gouvernement japonais.

Dans le nouvel épisode, on lit qu'on ne peut vivre dans cette région en sûreté, qu'on n'enlève pas la radioactivité même en décontaminant, que la cause des saignements de nez est bien l'irradiation et que des habitants d'Osaka, où ont été incinérés des déchets des environs de Fukushima, souffrent de divers maux. Tous ces propos sont tenus dans le manga par des personnages bien réels et qui apparaissent sous leurs vrais noms, à commencer par l'ancien maire de Futaba, une ville vidée de ses habitants après l'accident nucléaire, qui dénonce «l'inaction» du gouvernement au moment de l'accident et affirme avoir été irradié tout comme ses ex-administrés. A l'appui de ses dires, il a mis sur sa page Facebook des photos de ses hémorragies nasales.

 

 

Des saignements de nez qui font couler de l’encre

La municipalité de Futaba, dont le nouveau maire dément tous problèmes de saignements de nez, a écrit à la maison d'édition du manga pour dénoncer des «contre-vérités». «Futaba est la ville qui héberge la centrale accidentée Fukushima Daiichi. Par conséquent elle a été évacuée immédiatement après la catastrophe. A cause de cet épisode, ce ne sont pas seulement les ex-habitants de Futaba mais tous ceux de la région qui risquent d'être victimes de discrimination», s'inquiète le maire, selon lequel Tetsu Kariya «n'a pas du tout enquêté» et ne fait qu'émettre une opinion personnelle.

Au-delà de la ville de Futaba, les autorités font bloc: la préfecture de Fukushima s'insurge contre des assertions «blessantes» et «fausses» du scénariste, tandis que la municipalité d'Osaka menace de poursuivre la maison d'édition. Le ministre de l'Environnement, Nobuteru Ishihara, s'en est lui-même mêlé en déplorant la parution de ces épisodes d'Oishinbo. «Ce manga, on ne sait plus si c'est une fiction ou non. Des spécialistes disent qu'il n'y a aucun lien entre une irradiation due à l'accident et des saignements de nez. Ce n'est donc pas la peine de propager des rumeurs nocives», s'est plaint ce ministre du gouvernement très pro-nucléaire de Shinzo Abe.

Un nouvel épisode de «La vérité à Fukushima» à venir

«J'imaginais bien qu'évoquer ces saignements de nez allait entraîner des protestations, mais je ne pensais par que cela allait provoquer une tourmente pareille», a écrit sur son blog Tetsu Kariya. «Je ne comprends pas pourquoi lorsque l'on écrit la vérité telle qu'elle est, cela soit critiqué», affirme l’auteur qui dit s'appuyer pour son scenario sur deux ans d'études sur le terrain. «Tout le monde aurait sans doute préféré lire que tout va bien à Fukushima et que la reconstruction avance», mais «moi je ne peux raconter que la vérité», ajoute-t-il.

Car Fukushima est devenu un quasi tabou. Sous couvert d'anonymat un dessinateur de manga témoigne: «On ne peut par exemple pas dessiner librement le fait qu'on n'achète pas de légumes de cette région, on se ferait immédiatement lyncher sur internet, en admettant que l'éditeur n'ait pas refusé ça avant». Cette auto-censure, Tetsu Kariya est bien décidé à l'ignorer: le scénariste de 72 ans va continuer à parler de Fukushima avec des éléments encore plus précis, quitte à défier l'omerta officielle. Un nouvel épisode sur «la vérité à Fukushima» est attendu dans une semaine.