«Le réchauffement ne touchera pas toutes les zones de la même manière»

Recueilli par Sandrine Cochard

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Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec), qui se réunit à Paris du 29 janvier au 2 février, constitue la plus vaste expertise internationale possible sur le changement climatique.
Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec), qui se réunit à Paris du 29 janvier au 2 février, constitue la plus vaste expertise internationale possible sur le changement climatique. — AFP/Nasa/Archives
Interview de Didier Hauglustaine, directeur de recherche au CNRS sur la chimie de l’atmosphère et ses effets…
 
Aujourd’hui, que savons-nous du réchauffement climatique?
Nous sommes capables de chiffrer ce réchauffement, de mesurer les températures qui montent depuis 1850 et le début de l’ère industrielle. Nous pouvons affirmer que le réchauffement global est de 0,6°C depuis cette date, selon le précédent rapport du Giec. Toutes les années les plus chaudes que nous avons connues ont eu lieu ces dernières décennies. D’autres signes attestent de ce réchauffement: l’élévation du niveau de la mer, le recul généralisé des glaciers dans le monde, la fonte de la banquise en Arctique… Enfin, nous savons avec certitude que l’homme est responsable de ce réchauffement.
 
Le processus de réchauffement est enclenché. Quels sont les paramètres sur lequel nous pourront jouer et ceux qui sont aujourd’hui acquis?
Même en essayant aujourd’hui de stabiliser les émissions de gaz à effet de serre, la planète connaîtrait un réchauffement global de 0,6°C. Cette chaleur est acquise. En revanche, nous ignorons l’ampleur de la hausse des températures pour les prochaines décennies. Les projections prévoient actuellement une augmentation de 1 à 6°C et c’est sur cela que nous pouvons avoir un impact. Je vous rappelle que la France a déjà enregistré une hausse de 1°C depuis le début du réchauffement climatique. C’est énorme.
 
L’expression «bombe climatique» vous paraît-elle exagérée?
La modification du climat est une bombe à retardement mais selon une échelle de temps assez longue. Nous hypothéquons le climat de nos enfants et de nos petits-enfants. Nous emmagasinons de la chaleur qui sera libérée plus tard, dans 10 à 15 ans. Le réchauffement ne touchera pas toutes les zones de la même manière. Par exemple en Europe, la zone méditerranéenne subira de plein fouet la hausse des températures avec une forte perturbation du cycle de l’eau qui engendrera des sécheresses. La multiplication des étés caniculaires, comme celui de 2003, et l’élévation du niveau de la mer sont autant de problèmes auxquels nous ne sommes pas prêts.
 
Ce dérèglement va-t-il entraîner des conditions climatiques extrêmes?
Ce qui existe aujourd’hui sera sans doute intensifié: les tempêtes et les inondations que nous connaissons seront plus fortes. Les données n’indiquent néanmoins pas une augmentation de leur fréquence. Un déplacement des phénomènes météo, comme les cyclones, n’est également pas à prévoir car ceux-ci se forment en eaux chaudes. Mais tout dépend jusqu’où nous perturbons le système.
 
En quoi le réchauffement climatique est-il exceptionnel? Il n’y a jamais eu de tel phénomène par le passé?
Non, nous sommes dans une situation sans précédent. La courbe des températures, stable depuis plusieurs millions d’années, ne s’affole que depuis peu. Il est urgent d’agir en appliquant le principe de précaution. Nous sommes les producteurs de gaz à effet de serre, à travers nos activités agricoles et industrielles. Pour enrayer le processus de réchauffement, nous devrions diviser par deux ces émissions sur l’ensemble de la planète. Cela signifie les diviser par 4 ou 5 en Europe, ce qui est très difficile.
 
Certains pays, gros émetteurs de gaz à effet de serre, refuse de ratifier le protocole de Kyoto. La sauvegarde de la planète est-elle compatible avec la notion de productivité?
Oui, même si cela passe par une transformation globale de nos sociétés. Les industriels sont aujourd’hui conscients des risques. Un rapport britannique, présenté au forum de Davos, explique même en quoi le réchauffement pourrait perturber l’économie mondiale. Dans nos sociétés dépendantes d’énergies fossiles (pétrole, charbon …), la question de la productivité doit se poser différemment. Je ne préconise pas un retour à l’âge de pierre, je suis au contraire persuadé que la lutte contre le réchauffement climatique va dynamiser le secteur industriel en le poussant à trouver d’autres sources d’énergie. Quant aux pays non signataires de Kyoto, ils évoluent, notamment les Etats-Unis où le débat existe au niveau des Etats. Nous sommes aujourd’hui dans une phase de prise de conscience collective décisive.