Keystone, le pipeline qui divise l'Amérique

MONDE Le président des Etats-Unis devrait trancher prochainement sur la réalisation d'un immense oléoduc acheminant le pétrole du Canada vers le Texas...

Audrey Chauvet
— 
Sur le tracé du pipeline Keystone XL, dans le Nebraska, des pancartes rappelant le risque de pollution des eaux fleurissent.
Sur le tracé du pipeline Keystone XL, dans le Nebraska, des pancartes rappelant le risque de pollution des eaux fleurissent. — NH/AP/SIPA

C’est un chantier pharaonique que Barack Obama va devoir lancer ou stopper dans les prochains jours: le pipeline Keystone XL, qui doit relier les exploitations de sables bitumineux du Canada vers les raffineries de pétrole du Texas, parcourrait 1.897km au beau milieu des Etats-Unis. Défendu par ses promoteurs, au premier rang desquels la société TransCanada, pour sa contribution à réduire la dépendance des Etats-Unis au pétrole des pays arabes, il est néanmoins vivement décrié par les écologistes qui accusent le gouvernement américain de mettre les sols et les nappes phréatiques en péril.

>> Retrouvez tous nos articles spécial Journée de la terre par ici

Une «marée noire» au beau milieu des Etats-Unis

Lors d’auditions publiques tenues jeudi dernier au Nebraska, Etat qui serait traversé par l’oléoduc, les opposants au projet Keystone ont martelé, une nouvelle fois, leurs arguments: «La principale raison pour laquelle nous nous opposons à cet oléoduc, c'est parce qu'il représente une menace pour l'eau dont les propriétaires terriens dépendent pour travailler», a rappelé Jane Kleeb, directrice de la coalition des fermiers de l’Etat, soulignant qu’en cas d’accident une «marée noire» pourrait noyer les champs du centre des Etats-Unis. «Nous devons insister pour que le président Obama respecte son appel lancé en 2008 à l'émergence d'une génération qui va enfin libérer l'Amérique de la tyrannie du pétrole», renchérissait Charlie Spotted Tail, un représentant indien du Dakota du Sud.

Car le fond du problème est bien là: les Etats-Unis veulent échapper à une trop forte dépendance aux importations de pétrole en provenance de pays du Moyen-Orient. Le voisin canadien serait un partenaire commercial plus sûr et la récente exploitation de la manne des sables bitumineux de l’Alberta, au sud du Canada, est une aubaine pour les Etats-Unis. «Si nous ne voulons pas de ce pétrole, les Chinois sont clients: Ottawa et Pékin ont fait savoir que, si les Etats-Unis ne voulaient pas du pipeline, ils en construiraient un qui irait vers la côte ouest du Canada. En d’autres termes, le pétrole sera pompé quoi qu’il arrive, argue Jonah Goldberg, éditorialiste au magazine conservateur National review. Appa­remment aucun pays hormis les Etats-Unis n’a envie, en laissant le pétrole et le gaz dormir dans ses gisements, de passer à côté d’une croissance économique dont il a grandement besoin».

Bientôt dans nos moteurs européens?

L’argument massue de la croissance fait mouche: le chantier estimé à 5,3 milliards de dollars (environ 4 milliards d’euros) créerait, selon le promoteur TransCanada, 6.500 emplois directs aux Etats-Unis. En acheminant 1,4 million de barils par jour vers le Texas, il augmenterait la production pétrolière américaine, dirigeant les Etats-Unis vers la place de premier producteur mondial d’ici quatre ans avec l’aide des exploitations de gaz de schiste. Et ce pétrole pourrait bien finir dans nos moteurs européens: selon Steve Kretzmann, porte-parole de l’organisation Oil Change International, «Les raffineurs qui bénéficieront du brut de Keystone exportent déjà 60% de leur production. En outre, les sables bitumineux sont un pétrole très lourd et la forme de raffinage la plus rentable est d’en faire du diesel, pour lequel les marchés les plus dynamiques sont en Europe ou en Amérique latine».

Les écologistes, eux, refusent de baisser les bras. Les dégâts environnementaux causés par les exploitations de sables bitumineux au Canada, les risques pour les sols américains et la dépendance aux énergies fossiles, émettrices de CO2, les mobilisent en masse pour demander à Barack Obama de dire non à cette «folie pure et simple»: «Si le président Obama rejetait l’oléoduc, il serait le premier dirigeant au monde à bloquer un grand projet d’infrastructures en raison des dommages que celui-ci causerait au climat. Il laisserait là un héritage – le seul que les gens retiendraient dans les décennies à venir», écrit l’écologiste Bill McKibben, fondateur du mouvement 350.org. Même sans oléoduc, le «pétrole le plus sale de la terre» a déjà coupé l’Amérique en deux.