Paul-Henri Nargeolet: «Quand on plonge sur l'épave du Titanic, on prend toute l'histoire en pleine figure»

INTERVIEW Le directeur du programme de recherches sous-marines sur le Titanic explique comment on recherche des objets dans les grands fonds...

Propos recueillis par Audrey Chauvet

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Extrait du film "Ghost of the abyss" sur le Titanic.
Extrait du film "Ghost of the abyss" sur le Titanic. — NANA PRODUCTIONS/SIPA

Il a plongé plus de trente fois sur l’épave du Titanic, a dirigé une phase de recherches pour retrouver les boîtes noires du vol AF447 Paris-Rio et a participé à la réalisation de nombreux documentaires. Paul-Henri Nargeolet est une pointure dans le monde des palmes: après vingt-deux ans dans la Marine nationale et des missions d’exploration avec l’Ifremer, il est responsable des opérations sous-marines pour la société américaine RMS-Titanic. Il sera ce mercredi à l’Institut océanographique pour une conférence au cours de laquelle il racontera son travail sur l’épave du vol Air France Paris-Rio et sur le mythique Titanic.

Vous avez travaillé dans des contextes très différents, vos méthodes sont-elles les mêmes sur tout type d’épave?

Non, sur le Titanic on a commencé par récupérer des objets avant de faire la cartographie de l’épave, alors qu’on a fait l’inverse pour retrouver les boîtes noires du vol AF447. Faire des cartes est devenu rapide et peut se faire à partir de la surface, avec des sondeurs multifaisceaux, ou par des engins envoyés à proximité du fond. Ces documents nous font gagner du temps après.

Comment s’est passée la recherche des boîtes noires du vol Paris-Rio?

Nous avons d’abord recherché les balises acoustiques qui sont sur les boîtes noires et qui émettent pendant environ un mois. Malheureusement, nous n’avons pas pu les entendre, elles avaient dû être  détruites ou masquées par d’autres morceaux d’avion. Ensuite, après une étude de spécialistes de l’aéronautique, nous avons pu sonder, avec des sonars remorqués de l’Ifremer, des zones où il était possible de trouver les boites noires. Néanmoins, la zone géographique du site, qui ressemble à des Alpes sous l’eau avec des sommets et des vallées profondes, était très difficile à explorer. Lors de la troisième phase, trois drones sous marins ont travaillé 24/24h en  suivant le profil du fond à relativement basse altitude. Nous avons aussi étudié les différentes phases de rétro dérive: on essayait de déterminer d’où venaient les objets retrouvés en surface. Or, la zone est une des plus difficiles au monde car elle se situe à la convergence entre les deux hémisphères et les courants y sont très variables. C’est la volonté d’Airbus et Air France de retrouver l’épave et leur participation financière qui nous ont permis d’étendre la zone de recherche: nous avons sondé toute la zone des 17.000km² et c’est dans les derniers endroits inexplorés que les boites noires ont été retrouvées. Il nous a fallu pratiquement deux ans.

Que recherchez-vous encore sur l’épave du Titanic?

Nous avons décidé de la traiter comme un site archéologique. Or il nous manquait une cartographie précise de la zone, un état zéro. Nous savions à peu près positionner les deux grands morceaux avant et arrière, grâce à des sonars nous connaissons maintenant leur position exacte. A partir des cartes, nous pouvons replacer les objets récupérés pour arriver à renflouer virtuellement le bateau et  savoir exactement de quelle façon il a coulé. Cela a un intérêt historique mais c’est surtout intéressant pour les architectes navals.

Cela permet d’affiner le scénario du naufrage?

Oui, car nous n’avons pour l’instant aucune preuve absolue de l’iceberg, on n’a jamais vu les dégâts qu’il a causés. On ne sait pas pourquoi le bateau s’est cassé en deux: était-ce un problème de construction, à cause de certaines nouvelles technologies comme les joints de dilatation…

Y a-t-il encore des objets à récupérer sur le Titanic?

Oui, en particulier dans la partie avant du bateau. Pour l’instant on ne touche pas l’épave elle-même, on ne récupère que les objets dans le champ de débris, une zone assez grande où on a déjà trouvé 5.500 objets. Et  ce n’est rien par rapport à tout ce qu’il y a au fond car le bateau s’est vidé et une partie des objets au niveau de la cassure s’est répartie sur le fond.

Que ressent-on quand on plonge sur l’épave du Titanic?

J’y ai plongé presque trente fois, c’est une très belle épave, il en existe peu de cette qualité et de cette taille. De plus, elle est envahie par des bactéries qui lui font comme un manteau et lui donnent un aspect particulier. Cette épave est mythique et quand on y plonge la première fois, on reçoit toute l’histoire en pleine figure. Même si après on travaille et on pense à autre chose, il y a toujours un détail qui vous fait revenir dans l’histoire.

Des gens dont la famille était sur le Titanic vous ont-ils demandé de remonter des objets précis?

Les premiers objets récupérés en 1987 ont été ramenés en France, or la loi française veut que le propriétaire participe au financement de l’effort de sauvetage. Donc si quelqu’un réclamait un objet, il pouvait le récupérer à condition de payer. A titre d’exemple, remonter une carte de visite dans le portefeuille du grand-père coûtait 15.000 francs à l’époque… Peu de gens ont payé ce prix. En revanche, nous avons retrouvé une montre dans une sacoche qui appartenait au père d’une survivante. Elle se souvenait avoir vu son père regarder sa montre au moment du naufrage. La montre lui a été donnée, à condition qu’elle soit rendue à son décès, car les accords passés avec la juridiction américaine insistent pour que la collection ne soit pas dispersée. Certaines personnes pensent qu’il ne faut pas toucher à l’épave, pour ma part je pense que le drame s’est passé en surface et pas à 3.800m de profondeur et je ne vois pas l’épave comme une tombe car très peu de gens sont restés à bord.