Dominique Bucchini: «Le milieu corse, maniant de l'argent sale, fait pression d'une manière éhontée et parfois violente sur des élus locaux»

INTERVIEW Le président de l'Assemblée de Corse dénonce les «malfrats» qui spéculent sur la terre corse...

Propos recueillis par Audrey Chauvet, à Calvi
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Dominique Bucchini, président de l'Assemblée de Corse, le 28 octobre 2012 à Calvi.
Dominique Bucchini, président de l'Assemblée de Corse, le 28 octobre 2012 à Calvi. — A.Chauvet / 20 Minutes

Parfois, trop de beauté est un danger. Les rivages corses en sont un exemple: convoités par les spéculateurs immobiliers qui voudraient en faire une côte bétonnée accueillant un maximum de touristes, ils donnent naissance à des affaires et à une violence à laquelle l’assemblée territoriale de Corse est déterminée à s’attaquer. Son président Dominique Bucchini (Front de gauche), veut faire du ménage sur son île.

La violence des meurtres qui ont marqué l’actualité corse est-elle chronique ici ou peut-elle être évitée?

Nous assistons depuis quelques années à un tarissement de la violence clandestine et à une activité débordante du milieu corse maniant de l’argent sale qui veut s’installer en bord de mer, faire beaucoup de fric, en faisant parfois pression d’une manière éhontée et parfois violente sur des élus locaux qui doivent faire élaborer des documents d’urbanisme. L’assemblée de Corse, depuis que la gauche y est majoritaire, a créé une commission de la violence dont le premier rapport a été voté à l’unanimité. Il contient trois éléments importants. Tout d’abord, la violence étant multiforme et complexe, il faut créer un observatoire pour pouvoir bien appréhender son évolution et mieux cibler les voies et les moyens d’en sortir sur le long terme. Ensuite, la violence actuelle vient de la spéculation immobilière: il n’y a plus un Corse qui puisse s’acheter 1.500m² et construire une villa, c’est réservé à des gens qui ont de l’argent. Il y a en même temps des flux financiers importants parce qu’il y a recyclage d’argent sale. Enfin, il est bien nécessaire d’examiner la problématique de la précarité et des inégalités sociales. Il est évident que la violence plonge ses racines dans la délinquance naissante, car bon nombre de jeunes gens ne trouvent pas de boulot ou de logement.  Au final,  il faut créer les conditions d’un sursaut collectif et montrer notre mécontentement d’être la région la plus criminogène d’Europe et notre désir vivre chez nous dans la paix et la démocratie.

Comment lutter contre la spéculation immobilière?

L’assemblée que je préside est la seule en France à pouvoir faire son plan d’aménagement et de développement durable qui délimite les zones agricoles à forte valeur agronomique, les zones sensibles ou remarquables où il ne faut pas toucher, pas construire, et les zones où doit être appliquée strictement la loi littoral. Si on arrive à avancer là-dessus, c’est une manière très forte d’expliquer qu’il y aura moins de spéculation immobilière car on va aider les municipalités à ne pas subir un certain nombre de pressions de la part de gens qui sont des malfrats, qui disent qu’ils veulent participer au développement économique de la Corse, mais qui font pression sur les élus pour avoir des terrains constructibles. Pour ce qui est des pouvoirs de police et de justice, l’assemblée de Corse n’est pas compétente, c’est du pouvoir régalien de l’Etat.

C’est comme ça que vous pensez résoudre le problème de la violence?

Je ne suis pas né hier, je dis que c’est un moyen d’empêcher les appétits voraces et mafieux de s’installer en bord de mer, mais il faut en même temps une action forte de la part des pouvoirs publics. Le Premier ministre dit entre autres qu’il faut réactiver le pôle financier de Bastia, c’était une préconisation qui remonte au lendemain du meurtre de M.Erignac, malheureusement l’ancien pôle financier n’a pas produit grand-chose car il n’était pas peuplé de gens qualifiés pour régler ce genre de problèmes. Si demain M.Ayrault nous dit qu’il va y avoir des fonctionnaires qualifiés qui vont venir travailler là-dessus, on ne peut que l’accepter. Malheureusement, ce genre d’exercice aurait du se faire auparavant, ça aurait évité la situation dramatique dans laquelle nous vivons.

La violence en Corse n’est pas liée qu’à un problème corso-corse, il y a aussi des liens avec un banditisme plus vaste?

Peut être, ça mérite d’être examiné. Si demain le pole financier se met réellement au boulot, on va bien savoir qui fait quoi parce quenous voulons savoir s’il y a une internationalisation de l’argent sale. Question à cent sous: est-ce que les Russes ont pris pied en Corse? Oui. Est-ce un signe déterminant? Pas forcément, mais l’opinion demande à savoir. Ce n’est pas le tourisme seul qui va développer la Corse. Si on arrive à montrer qu’il y a d’autres manières de développer la Corse en créant des emplois, par l’agriculture, l’agro-alimentaire, les énergies renouvelables, les nouvelles technologies, on joue gros pour redonner espoir au peuple corse qui a envie de vivre et travailler au pays, de gagner sa vie décemment, de se loger. C’est un long chemin parsemé d’embûches, mais c’est l’objectif de la majorité qui gouverne l’assemblée de Corse.

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