Corinne Lepage: «On fait croire qu'il y a une unanimité contre l’étude Séralini»

INTERVIEW La députée européenne apparaît plusieurs fois dans le film «Tous Cobayes», qu'elle présentait samedi au Festival du vent avec le réalisateur Jean-Paul Jaud...

Propos recueillis par R.G

— 

Choquée par cette affaire, l'eurodéputée et présidente de Cap 21, Corinne Lepage, avait écrit au procureur général près la Cour de cassation pour éclaircir les conditions dans lesquelles Eric Woerth avait cédé "l'Hippodrome du Putois" à la société des courses de Compiègne.
Choquée par cette affaire, l'eurodéputée et présidente de Cap 21, Corinne Lepage, avait écrit au procureur général près la Cour de cassation pour éclaircir les conditions dans lesquelles Eric Woerth avait cédé "l'Hippodrome du Putois" à la société des courses de Compiègne. — Mychele Daniau AFP/Archives

Scandalisée par l'inaction des autorités sanitaires, présentes ou passées, Corinne Lepage prend la défense du docteur Gilles-Eric Séralini, auteur d'une étude controversée sur la toxicité des OGM faite sur des rats, qui sert de fil rouge au long-métrage.

Elue, auteure d’un livre sur le sujet et maintenant partie prenante du film de Jean-Paul Jaud «Tous cobayes?», vous ne craignez pas de faire des OGM un combat personnel, ou de mélanger les rôles?

Déjà, je ne suis pas contre les OGM. Vous ne m’entendrez jamais m’exprimer en mal sur les organismes génétiquement modifiés utilisés à des fins médicamenteuses. Et je n’ai rien contre la technologie en elle-même. Mon sujet, c’est celui de la santé humaine. Et je me bats depuis 15 ans pour qu’on ait une évaluation de l’impact sur la santé des OGM. Je n’accepte pas que pour le maïs NK603, le MON810 ou le MON863, sur des périodes aussi courtes que 90 jours, apparaissent sur les rats des résultats dits statistiquement significatifs et qu’on les mette tout simplement sous le tapis. Je m’insurge parce que c’est comme ça qu’ont commencé tous les scandales sanitaires que nous avons connu au 20e siècle. L’idée de voir se réécrire la même histoire m’est inacceptable.

Vous n'avez pas peur que le Criigen (comité de recherche et d'information indépendantes sur le génie), que vous avez fondé avec Jean-Marie Pelt et Gilles-Eric Séralini, et qui finance d’ailleurs son étude, soit dorénavant marqué anti-OGM, et discrédité?

Le Criigen est organisme d’expertise, pas un militant. Il n’a pas d’autre objectif que la santé humaine. Ce comité a travaillé comme expert pendant plus de 10 ans pour différents pays du monde. Il est intervenu également auprès de grandes entreprises, ça nous a été suffisamment reproché, Greenpeace, ou bien encore pour la confédération paysanne. Bref, des études ont été menées pour tous ceux qui nous ont demandé de les faire. Je n’ai assuré aucune responsabilité scientifique, n’en ayant pas la compétence, par contre j’ai totalement appuyé chacun des travaux qui sont sortis, quel que soit la partie prenante. Aujourd’hui sort cette étude, travail de cinq années. Même si je ne suis aujourd’hui que présidente d’honneur du Criigen, il est évident que je le soutiens dans cette démarche, que j’ai longtemps souhaitée.

Les travaux du docteur Séralini ont été accueillis très rudement par une partie de la communauté scientifique. Vous vous y attendiez?

Je dois dire que j’avais prévu le coup. J’ai publié en même temps que l’étude un livre pour expliquer ma démarche, et revenir sur un certain nombre de questions. Car il me semble que derrière l’acharnement contre le docteur Séralini, c’était en réalité la question de la responsabilité de ceux qui ont laissé faire tout ça pendant 10 ans qui est posée. Ils le savent. Donc, ils se défendent. Si Gilles Eric Séralini a raison, ils ont tort. Et s’ils ont tort, cela signifie qu’ils ont couvert des autorisations qui n’auraient pas du être données. Ces responsables se protègent d’abord eux, et ensuite les lobbys OGM. On fait croire aux gens qu’il y a une unanimité contre l’étude Séralini, c’est un mensonge. Il y a une unanimité chez les responsables de la situation actuelle, ce n’est pas la même chose.

Mais, sur le fond, reconnaissez-vous la critique qui est faite à l’étude du docteur Séralini?

Sur le plan statistique, elle est partiellement justifiée. On ne peut pas faire de statistiques sur 10 rats, je l’entends bien et c’est tout à fait vrai. Mais contrairement à ce qu’on a voulu faire croire, l’étude de Gilles Eric Séralini n’est pas statistique. Il est le premier à le reconnaître. La présentation qu’il fait dans son étude est factuelle. Elle montre une courbe en escalier avec les morts des rats. En revanche, je suis scandalisée que la critique faite au docteur Séralini ne l’ait jamais été à l’égard de toutes les études qui ont permis la mise sur le marché des OGM. Si les rats choisis ne sont pas les bons, et s’il n’y a pas de valeur statistique à des groupes de 10 rats, toutes les études devraient être considérées nulles et non avenues, et toutes les autorisations retirées. Qu’on soit d’accord, l’étude du docteur Séralini n’est pas conclusive, elle n’explique pas le pourquoi de ces anomalies. En l’état, ses résultats n’appellent qu’à une chose, des études complémentaires.

Sur le moment, les photos des rats atteints de tumeurs ont suscité un vif émoi. Mais ni la société civile ni la classe politique n’ont semblé se saisir du sujet. Doit-on se résigner à manger des OGM?

Je séparerais la société civile des responsables politiques. J’ai assisté à une dizaine de projections de «Tous Cobayes». A chaque fois, les salles étaient bondées. Ces gens-là sont conscients qu’il y a un problème et posent la question «qu’est ce que je peux faire?». Chez les politiques, sauf Nathalie Kosciusko-Morizet qui a une attitude courageuse, et qui a pris position, c’est silence radio. Il y a aussi Bernard Accoyer, qui a eu lors de l’audition de Gilles Eric Séralini, une attitude scandaleuse pour un ancien président de l’assemblée nationale. Son agressivité et ses attaques en dessous de la ceinture n’honorent pas le débat démocratique. Le gouvernement, en la personne de Stephane Lefol, s’est exprimé plutôt dans le bon sens en reconnaissant l’absence d’étude de toxicité à long terme, et en demandant à revoir tous les protocoles. Mais que fait-on en attendant? Je veux bien que l’on dise que les résultats ne sont pas probants, mais les rats avec les tumeurs existent, et le fait qu’il y a plus de tumeurs chez ceux consommant des OGM est aussi avéré. Pour les avoir vus, je peux vous assurer que c’est énorme.

L’Europe n’a pas ou peu réagi. En tant que députée, quelle est votre marge de manœuvre?

J’ai fait voter par le parlement européen un rapport sur la modification de la directive 2001/18 (ndlr: relative à la dissémination volontaire d'organismes génétiquement modifiés dans l'environnement) à une très large majorité en première lecture. Ce texte est bloqué au niveau du conseil des ministres, en particulier à cause de la France. S’il ne règle pas la question de la consommation, il permet aux états d’interdire la mise en culture des OGM sur leur territoire, notamment en absence ou insuffisance d’étude. J’espère que Stéphane Le Foll va débloquer le sujet pour qu’il puisse être voté en deuxième lecture. Il n’en reste pas moins qu’au niveau communautaire le sujet principal demeure le dysfonctionnement du panel OGM de l’Efsa (autorité européenne de sécurité des aliments), qui est terriblement proche du lobby OGM. Censé assurer la sécurité des consommateurs, cet organisme protège en fait les industriels.

Quelle est la suite?

Il faut absolument que nous obtenions la publication des données qui ont permis la délivrance des autorisations de mise sur le marché. Il est intolérable que les éléments concernant le pesticide Roundup et les OGM ne soient pas rendus publics. Il ne peut pas y avoir de débat scientifique si les chercheurs n’y ont pas accès. Or aujourd’hui elles sont cachées. Je demande aussi que l’analyse qui a été faite de l’étude de Séralini, sur le plan statistique, soit faite à toute les études qui ont permis la mise sur le marché des OGM. On doit en outre revoir tous les systèmes d’évaluation, et exiger des études de toxicité de long terme, comme le texte le prévoit d’ailleurs. Enfin, il faut le mode de désignation du panel OGM de l’Efsa et se poser la question des autorisations déjà données. Il reste encore beaucoup à faire.

>> Retrouvez le dossier spécial Festival du vent par ici