«Si j'arrivais aujourd'hui, je renoncerais»

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Elle fait partie de cette armée de travailleurs de l'ombre qui occupent les emplois dont les Français ne veulent pas. Aide-soignante, cette Péruvienne venue travailler en France il y a plus de seize ans a été régularisée après dix ans de clandestinité, ce que ne lui aurait pas permis le projet de loi Sarkozy, que les sénateurs examinent à partir d'aujourd'hui. Sans diplôme, elle ne pourrait prétendre à une carte de séjour au titre de l'article « compétences et talents ». « Si j'arrivais aujourd'hui, je renoncerais », admet Eledia, de sa douce voix latine, qui ne fait pas ses 35 ans. « Moi, c'était la loi Chevènement », précise-t-elle, comme si elle pouvait réciter la liste des ministres de l'Intérieur et de leurs mesures assouplissant ou durcissant la législation sur les étrangers.

Sept années de suite, elle a fait renouveler sa carte de séjour. Depuis, elle a appris à naviguer dans les arcanes des préfectures, à défendre ses droits. « J'ai couru dans tout Paris pour récupérer des témoignages de gens qui m'avaient fait travailler. Mais ça ne suffisait jamais, et chaque guichet donnait une réponse différente ». Il a bien fallu un avocat pour « prouver que j'étais dans mon droit ». Au bout de sept ans, le sésame tombe enfin : la carte de dix ans, celle qui permet de « voir l'avenir ». « Des projets, j'en avais déjà, mais je ne pouvais pas les réaliser. » Son mari, un Péruvien qui a connu les mêmes galères, n'est sorti de la clandestinité qu'il y a deux ans. « L'année où j'ai eu mes papiers, on a fait un enfant, et l'année où il a eu les siens, on est partis se marier au Pérou. » Il n'avait pas vu sa famille depuis dix ans.

Aujourd'hui, elle pense à sa fille de 6 ans, qui pourra devenir française à 13 ans. « Mais les lois peuvent encore changer », relativise Eledia. Pas énervée contre Sarkozy, elle soupire juste : « L'immigration choisie, ça me fait penser à un fruit que l'on choisit s'il est mûr. » Les mots intégration et communautarisme ne sonnent pas à ses oreilles. « J'aime la France et les gens d'ici, je ne me sens pas déracinée mais je n'imagine pas demander la naturalisation. » Pour rester en contact avec son pays, elle s'occupe d'une association qui envoie des fonds aux Péruviens nécessiteux.

Sophie Caillat

Le témoignage d'Eledia est recueilli, avec d'autres, dans l'ouvrage publié par la Cimade Votre voisin n'a pas de papiers, paroles d'étrangers (La Fabrique).