Exclu 20 Minutes : interview de Chahrazad

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Interview de l'ex-lycéenne, qui s'exprime pour la première fois depuis le drame

Vous revoilà chez vous, sur le lieu de votre agression. Comment vous sentez-vous ?

Je suis heureuse de retrouver les miens, mais cela me rappelle aussi de mauvais souvenirs. Chaque jour, je lutte pour que mon état progresse. J'ai perdu l'usage d'une main et les opérations sont difficiles à supporter. Mais je ne tiens pas à parler de ma santé.

Et sur le plan psychologique, vous allez mieux ?

Quand je me dis que le fugitif est en fuite, je n'ai parfois plus envie de lutter. Peut-être que lui fait sa vie, pas loin d'ici, pendant que moi je souffre. Je ne sais pas quand je pourrai sortir de mon centre de rééducation et de réadaptation. Mais je ne suis pas prête car dehors j'imaginerai qu'il est toujours derrière moi. Hier, je suis descendue cinq minutes, et la moindre voiture m'a fait peur. Tant qu'il ne sera pas attrapé, ce sera comme ça.

Vous semblez amère. Vous estimez que l'enquête ne va pas assez vite ?

Quand je vois que des policiers sont allés jusqu'en Côte d'Ivoire pour chercher le meurtrier d'Ilan Halimi, je me dis que tous les moyens nécessaires pour le retrouver ne sont pas mis en oeuvre. Il faut absolument mettre la pression sur ses parents, sinon il ne se passera rien. Je suis persuadée que sa famille et ses amis savent où il est, voire l'aident à se cacher. Dans dix ans, il y aura prescription et il pourra réapparaître tranquillement.

La police vous a-t-elle interrogée ?

Les enquêteurs sont venus me voir une seule fois, en janvier, et depuis, plus rien. Qu'ils m'appellent au moins ! C'est comme si ce n'était qu'une voiture qui avait brûlé.

Quelles sont vos hypothèses ?

On ne peut pas vivre sans argent comme ça. Un ami l'a aidé à fuir le jour même. Son père a déclaré à la police qu'il était mort. Mais s'il l'est, prouvez-le, dites-nous où est son corps. Souvent, il parlait de partir au Pakistan. Pourquoi ne pas le chercher là-bas ?

Que souhaiteriez-vous que fassent les enquêteurs ?

Au magasin où nous travaillions tous les deux – qui est tenu par un membre de sa famille – les gens savent beaucoup de choses. J'ai même appris que certaines personnes connaissaient ses intentions. Pourquoi la brigade criminelle ne les interroge-t-elle pas régulièrement ?

Auriez-vous imaginé un tel geste de sa part ?

Il avait une idée fixe : se marier avec moi. A mes frères, il est venu promettre qu'il aurait de l'argent pour moi... comme si on achetait les êtres humains. Il avait d'abord eu l'intention de brûler ma maison. Et puis, il se serait dit : c'est elle qui doit payer. Comment imaginer un acte pareil ? Il avait préparé son coup puisque des bidons d'essence ont été retrouvés dans sa voiture. Ce jour-là, il a prévu son plan : je la renverse au sol et ensuite je l'enflamme.

Le meurtrier de Sohane est jugé ces jours-ci. Que vous inspire ce cas similaire au vôtre ?

J'ai envie de passer un message à toutes les jeunes filles qui sont harcelées ou menacées comme je l'ai été : parlez-en à vos proches, n'attendez pas. Et aux garçons je veux dire : nous les filles, on n'est pas des jouets, on est des êtres libres. Qu'est-ce-qu'ils ont dans la tête pour jouer comme ça ?

Et à votre agresseur, qu'auriez-vous envie de dire aujourd'hui ?

Qu'il sorte de sa cachette ! A sa place, je réfléchirais au fait que l'on peut faire la même chose à ma petite soeur. Je voudrais que sa photo soit diffusée partout, qu'il sache qu'il paiera un jour ou l'autre.

Comment envisagez-vous l'avenir ?

La Chahrazad d'avant va revenir. Et encore plus forte. J'ai envie de continuer mes études, d'aider Ni putes ni soumises à défendre les victimes de la bêtise des garçons. Il faudrait une grande manif pour toutes les jeunes filles. Pour que je sois la dernière à qui une chose pareille est arrivée.

Recueilli par Mickaël Bosredon et Sophie Caillat