Les bonnes feuilles du "Marchand de sable" de Sophie Coignard

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Bertrand et moi

"Les premiers pas ne furent pas très encourageants. « Bon, je vais lui en parler, mais je ne vous cache pas qu'il est très, très difficile. De toute façon, c'est bien d'avoir fait la demande très tôt. Parce que s'il l'avait appris par l'extérieur, il aurait été en colère. » Anne-Sylvie Schneider, la directrice déléguée à l'information de la ville de Paris, qui a la haute main sur la toute-puissante DGIC (Direction générale de l'information et de la communication), me répond ainsi lorsque je prends contact avec elle, en septembre 2005, afin de rencontrer Bertrand Delanoë. À ce stade de mon enquête, j'ai besoin d'obtenir des réponses pour tenter d'éclairer les nombreuses zones d'ombre que j'ai repérées. Traduction, en langage non subliminal, des propos de la « dircom » : le maire de Paris n'est pas un garçon facile avec les médias, il évite leur contact et ne se livre pas facilement. Il ne racole pas, bien au contraire. Voilà le « pitch » élaboré à l'usage de tous les journalistes qui veulent approcher le grand homme pour faire son portrait. Si l'on entend Bertrand Delanoë sur toutes les ondes, s'il est présent dans la presse écrite et même à la télévision, ce n'est pas à son corps défendant, tout de même ?"


L’option « zéro débat »

"La recherche du consensus exige un vocabulaire choisi. Qui, à la place des « espaces civilisés », souhaiterait voir éclore des « zones de barbarie » par exemple ? Le Paris fantasmé par Bertrand Delanoë et les siens ressemble à une cité digne des concepteurs de Disneyland : une fausse plage pendant l'été, des espaces verts toute l'année, des balcons fleuris qui donnent lieu à des festivités... Il ne manque que Mickey, Minnie, Tic et Tac pour venir mettre un peu d'animation. Mais peut-être viendront-ils pour de vrai, puisque la mairie de Paris se félicite d'attirer toujours plus de tournages de films. « Bertrand Delanoë se réjouit que Paris ait accueilli en 2004 plus de 650 tournages affirmant la spécificité de Paris en tant que capitale de tous les cinémas », clame un communiqué du maire. Qui ne battrait des mains à la vue de tant de caméras qui font de si belles images de la ville ? Eh bien, les riverains, tout simplement. Ceux qui ne peuvent plus se garer le soir parce que des sociétés de « ventousage » veillent à confisquer les places de stationnement. Mais ne s'agit-il pas de mauvais citoyens, propriétaires d'une voiture particulière, pollueurs en puissance ? Peut-être même d'ennemis de la culture, qui sait ?"

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"L'auteur de ces lignes a décidé, dès son arrivée, d'instaurer la parité à Paris. Fort logiquement, il choisit une femme comme première adjointe. C'est Anne Hidalgo, séduisante quadragénaire, inspectrice du travail passée par le cabinet de Martine Aubry et la Compagnie Générale des Eaux avant de le rejoindre. Quelle délégation donne-t-il à ce personnage censé jouer un rôle politique important dans la capitale ? Le Bureau des temps et l'égalité femmes-hommes. Le Bureau des temps fut présenté comme une révolution destinée à offrir à chaque Parisien-ne « du temps pour bien vivre sa ville ». Cette trouvaille présentée comme le symbole de la modernité urbaine s'est enlisée dans une mare de projets, études et autres évaluations des besoins collectifs. Plus que d'actions concrètes, ledit bureau a accouché d'un jargon inimitable : « La Ville crée un nouvel espace de débat public avec les acteurs locaux des arrondissements (...). En parallèle à cette concertation publique, le Bureau des temps mène une réflexion sur la base d'enquêtes de terrain. Ces enquêtes donnent lieu à des recommandations proposées aux élus des directions concernées qui décident de leur mise en œuvre. » Seule la préparation du plan quinquennal par le Gosplan de la grande époque accouchait peut-être d'un tel dispositif, pour des résultats aussi piètres. L'« offre » de l'été 2005, par exemple, se résumait à présenter toutes les manifestations soutenues par l'Hôtel de Ville et à y ajouter un programme assez indigent : quelques conférences, une séance gratuite de cinéma dans la cour de la mairie du 13e arrondissement, une rencontre d'initiation à la pétanque sur l'esplanade des Invalides et des stages abat-jour et jeux de société. Rien de mal à initier les Parisien-ne-s désœuvré-e-s au Scrabble et aux travaux manuels, mais faut-il pour les organiser un Bureau des temps géré par la première adjointe d'une des plus grandes villes du monde ?"

« Tu es viré ! »

"Un miracle d'autant plus mystérieux que le maire ne se gêne pas pour « casser » devant témoins ceux qui lui ont déplu. L'ambassadeur de France en a fait la désagréable expérience lors de l'arrivée du grand homme à Singapour, en juillet 2005. Bertrand Delanoë, pourtant encore dopé par l'espoir, descend de l'avion et est accueilli par le représentant de la France. Que se passe-t-il alors ? Personne ne le sait. Mais il se met à traiter le diplomate de tous les noms, peste contre l'« accueil indigne », incendie au passage Anne-Sylvie Schneider, sa directrice de la communication, et passe la porte des arrivées, dans l'aéroport, en écumant de rage.
C'est bien embarrassant car les journalistes et les photographes qui l'attendaient se voient repoussés sans ménagement. Dans son sillage, ses collaborateurs essaient de sauver la situation par quelques paroles apaisantes. Jean-Paul Huchon, le président de la région Île-de-France, réconforte l'ambassadeur qui s'est décomposé sous la mitraille verbale : « Ne vous inquiétez pas, vous n'y êtes pour rien. »
La mauvaise humeur a duré jusqu'au soir puis l'orage est tombé. Mais ce sketch hallucinant a un peu cassé l'ambiance. « Je l'aime plutôt bien, mais je me suis dit à ce moment précis que jamais je ne lui confierais le code de la bombe atomique », se souvient un des témoins directs de la scène."

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"Fin décembre 2004, en pleine discussion parlementaire sur la loi qui crée la Halde (Haute Autorité pour la lutte contre les discriminations et pour l'égalité) et prévoit de réprimer les injures et diffamations sexistes et homophobes, la Fédération des associations familiales catholiques diffuse un bulletin où figure un article titré « Halte à la banalisation de l'homosexualité » qui semble déplaire à Bertrand Delanoë. C'est son droit. Mais le secrétaire général de la ville est saisi de ce dossier qui va descendre puis remonter les étages de l'administration parisienne. Il demande, par note du 18 février 2005, un avis au directeur des affaires juridiques. L'avis qui revient jusqu'à lui quelques semaines plus tard montre jusqu'où on était prêt à aller dans l'échelle des ripostes.
Tout d'abord, le document écarte l'idée de porter plainte pour diffamation ou injures : « Les propos, très généraux, figurant dans ce tract (...) ne répondent ni à la définition de la diffamation, ni à la définition de l'injure. » De plus, « ce tract n'attaque personne nommément et n'attente pas à la dignité d'une personne, d'un corps constitué ou d'un groupe de personnes déterminé ». Même démonstration en ce qui concerne une éventuelle qualification pénale de « discrimination ». « En conclusion, il m'apparaît, écrit le directeur juridique, Pierre-Éric Spitz, que ce tract relève des principes de la liberté d'opinion et d'expression, principes à valeur constitutionnelle, et que le caractère contestable de son contenu n'est pas suffisant pour faire perdre leur force à ces principes. » Si le directeur juridique de la ville prend la peine de répondre point par point à ces suggestions de poursuites en tout genre, c'est bien qu'elles lui ont été faites. Sur le papier, par le secrétaire général. Dans la réalité, on imagine mal que la demande n'émane pas du maire en personne.
Mais c'est en lisant la fin de cette note que l'on mesure jusqu'où était prêt à aller le maire pour punir les émetteurs de ce tract qu'il semble juger scélérat. « S'agissant des subventions versées à trois AFC gestionnaires de haltes-garderies en 2004, peut-on lire, je tiens à souligner les points suivants :
– le tract est émis par la fédération de ces AFC et non par les trois AFC elles-mêmes ;
– le non-renouvellement total ou partiel des subventions versées à ces trois AFC ne pourrait s'apprécier qu'au regard des conventions passées avec ces associations et de la qualité des services rendus dans les haltes-garderies ;
– en tout état de cause, le non-renouvellement des subventions ne devrait pas être lié à la rédaction de ce tract sauf à prouver que partie de la subvention versée a été détournée de son objet (impression de tract...). »
Autrement dit, la mairie de Paris a envisagé de couper les vivres à trois haltes-garderies, alors même que les places d'accueil pour la petite enfance sont une des priorités de la mandature, juste parce que la fédération qui regroupe les associations gérant ces structures a diffusé un tract qui déplaisait au patron."

Le rendez-vous

"Finalement, j'ai réussi mon examen de passage : le maire accepte de me voir. Immense faveur dont on s'attache à me faire sentir le prix. À ce stade de mon enquête, j'ai rencontré beaucoup de monde, des opposants, des sympathisants, des fonctionnaires et aussi des déçus du delanoïsme. Vais-je devoir, comme on le raconte souvent, mais à voix basse et à condition de n'être pas cité, affronter la colère de Jupiter ? Je m'attends au pire, même si les préparatifs se déroulent pour le mieux. Les collaborateurs du maire sont courtois et efficaces. Quelques jours avant la date du rendez-vous fatidique, le secrétariat du chef de cabinet m'appelle pour confirmer. « Vous viendrez en voiture ? » me demande la jeune femme. Est-ce un piège ? Un moyen de vérifier si je suis une bonne citoyenne ? Oui, oui, je viendrai en voiture. « Dans ce cas, nous vous appellerons la veille pour noter votre numéro d'immatriculation afin que vous puissiez vous garer dans la cour. »
Je découvre ainsi qu'une catégorie de Parisiens est épargnée par la politique anti-voitures menée par l'équipe municipale. Elle se compose de peu de monde : ceux qui ont rendez-vous avec le maire."

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"Reconnaissons que Bertrand Delanoë a accepté de jouer le jeu. Il m'a accordé du temps, ce dont il doit être remercié. Reconnaissons aussi qu'il n'a jamais, au cours de nos conversations, adopté un comportement cassant, encore moins colérique. Il était au contraire attentif et ouvert à toutes les questions, même les plus directes ou les plus désagréables. C'est un homme d'un commerce agréable et d'une courtoisie irréprochable, qui donne le sentiment qu'il croit à ce qu'il fait. Mais remarquons aussi que ses services de communication, qui semblent pourtant anticiper le moindre de ses désirs, n'ont répondu que très parcimonieusement à mes demandes d'information, alors qu'il leur avait, assure-t-il, demandé une transparence totale. Sur les crèches comme sur les rapports de l'inspection générale de la ville a régné en permanence le grand silence. Lors d'une relance téléphonique, plusieurs semaines après ma première demande, il me fut même répondu : « Anne-Sylvie Schneider vous fait dire qu'on y travaille. » Un travail de très longue haleine, apparemment, puisque c'est seulement trois mois plus tard que m'ont été adressés plusieurs documents sans grand intérêt : le bilan officiel des déplacements à Paris, un communiqué de presse et un bilan des créations de places de crèche, un communiqué de presse et quelques articles photocopiés sur les tournages de films à Paris. Je n'obtiendrai rien de plus.
Cette fois comme les suivantes, à la fin de l'entretien, Bertrand Delanoë fait le tour du bureau, me raccompagne. Dans le grand escalier qui me mène jusqu'à ma voiture, une expression s'impose à moi : « Bravo l'artiste. »"


L’homme qui a inventé les embouteillages de buit

"Le maire, toujours expert en communication de haut vol, est parti d'un constat exact et difficile à contester pour satisfaire ses geôliers tout en ayant l'air de mener une politique responsable, et même « citoyenne », pour employer ce terme galvaudé dont il raffole. La problématique tient en trois équations : 1) Les personnes les plus fragiles, notamment les enfants asthmatiques et les personnes âgées, connaissent une surmortalité inacceptable causée par la pollution. 2) La pollution, dans Paris intra-muros, est essentiellement due à la circulation automobile. 3) La plupart des grandes villes du monde doivent gérer l'engorgement de leur centre. Londres a mis en place un système de péage tandis que le cœur de Rome n'est accessible qu'à une minorité d'automobilistes dûment autorisés. Paris doit trouver une solution qui allie justice sociale (donc pas de péage) et « nouveau partage de l'espace ».
Ah ! ce « partage de l'espace », une fameuse trouvaille delanoesque ! « 94 % de l'espace était dévolu, avant notre arrivée, à l'automobile, c'est-à-dire à 25 % des usagers. Il fallait revenir à plus d'équité. Ma politique n'est pas “hard”, elle est réformatrice, volontaire et assumée. Je suis là pour servir l'intérêt général, en l'espèce la santé publique. C'est le fruit d'une longue réflexion personnelle », assure le maire."

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"Bertrand Delanoë, dans son compte rendu de mandat 2005, se félicite : « La circulation dans Paris a diminué de 13 % en quatre ans. » Un chiffre que tout le monde prend pour parole d'Évangile sans jamais se demander comment il est calculé. Trois mille capteurs, chargés de compter le nombre de véhicules, sont placés sous la chaussée des grands axes de la capitale : boulevard Magenta, boulevard de Clichy, boulevard du Montparnasse, rue de Rivoli, boulevard des Maréchaux. Ces artères sont souvent celles qui ont vu l'espace réservé aux voitures diminuer, parfois de moitié. Il n'est donc pas étonnant que moins de voitures qu'avant les empruntent. Il semble même raisonnable d'envisager que beaucoup d'automobilistes choisissent des itinéraires de remplacement, passant par de plus petites rues... où il n'y a pas de capteurs. Donc, la circulation a sûrement baissé, mais on n'en sait rien. Pas assez, en tout cas, pour avancer un score de 13 % en quatre ans.
De toute façon, l'objectif affiché n'est pas de réduire la circulation juste pour le plaisir. L'idée est, officiellement du moins, de faire baisser la pollution. C'est bien tout le problème. Malgré cinq ans de réformes menées à la schlague, elle ne diminue pas. Du moins pas plus vite qu'avant l'arrivée du roi Bertrand sur son trône. Le dioxyde d'azote observé en agglomération parisienne par Airparif ne montre rien de très spectaculaire. Depuis 1997, le niveau de ce marqueur d'air sale a tendance à diminuer. Depuis 1997, donc bien avant l'arrivée des escouades anti-voitures à l'Hôtel de Ville. Les chiffres du laboratoire central de la préfecture de police suggèrent que le dioxyde d'azote présent dans l'atmosphère de la capitale est passé de 64 à 46 microgrammes entre 1983 et 2000, c'est-à-dire, là encore, avant la criminalisation des automobilistes par la nouvelle équipe municipale. Cette évolution correspond à celle que connaissent la plupart des grandes villes d'Europe, grâce à l'amélioration de l'équipement des voitures et à la baisse de la consommation moyenne de carburants. Autre indicateur diffusé par Airparif : l'indice ATMO, qui juge la qualité de l'air à Paris. Le nombre de jours où celle-ci a été « mauvaise ou médiocre » a au contraire augmenté sensiblement entre 2004 et 2005."

L’appartement-témoin

"Les logements neufs livrés relevaient surtout, jusqu'en 2005, de l'héritage Tibéri. Rien que de très normal. Mais il n'est pas sûr que l'avenir soit plus radieux si l'on examine les notes internes de la direction du logement et de l'habitat. Les mises en chantier décidées depuis 2001 n'ont en effet rien de pharaonique. Elles auraient même tendance à se tasser au fil du temps. Une fiche confidentielle concernant le « suivi de programmation », éditée fin mars 2005, mettait l'accent sur un point sensible : « 481 logements ont été délibérés [c'est-à-dire que leur construction a été décidée et votée en conseil municipal] au cours du premier trimestre 2005, alors que ce chiffre s'élevait à 998 logements pour le premier trimestre 2004 et 1 271 logements au premier trimestre 2003. Sur ces 481 logements, 471 ont en fait été délibérés en 2004 et constituent des reports sur l'exercice 2005. Sur la programmation 2005, une seule opération a été délibérée, soit 10 logements seulement. En outre, les prévisions du conseil de mai sont très modestes par rapport aux années précédentes. Ces chiffres extrêmement faibles peuvent s'expliquer par le fait que les bailleurs ont attendu les nouvelles instructions consécutives à la délégation de compétence des aides à la pierre. La cherté du foncier parisien et le manque de nouvelles opportunités expliquent aussi le faible apport en opérations nouvelles. » Décrite en termes moins technocratiques et plus prosaïques, la situation semble claire : la mise en chantier de nouveaux programmes est quasiment stoppée. Et la source qui l'affirme par écrit n'est autre qu'une note interne de la mairie. Ce n'est donc pas grâce à la construction que les objectifs vont être atteints."

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"L'ultime tour de passe-passe, pour que le numéro d'illusionniste soit parfait, réside dans la confusion entretenue entre ces plus de 4 000 logements « financés » et les 4 656 logements « mis à disposition » en 2004. La luxueuse plaquette en papier glacé qui s'intitule « Analyse de la demande en logement et bilan d'activité 2004 de la commission de désignation mise en place par le maire de Paris » répète ce chiffre de 4 656 logements « mis à disposition » jusque dans son sommaire. Mais ceux-ci n'ont rien à voir avec les 4 032 logements « financés ». Ils représentent la somme des créations et des appartements du parc existant qui se libèrent, dont on a déduit les relogements d'urgence. Mais, coup de chance, les deux nombres sont proches l'un de l'autre, contribuant à sauver les apparences. La réalité, elle, est beaucoup plus triviale : dans le meilleur des cas, ce sont à peine 3 000 logements sociaux nouveaux qui sont mis à la disposition des 102 000 demandeurs parisiens. 3 000 et pas un de plus."

Paris qui rit, un maire qui pleure

"La Fête des voisins, dans le nouveau Paris global, marque le début du Printemps de la démocratie. Tout un programme, ce printemps-là, qui s'étale du 1er au 18 juin et se présente comme – devinez quoi ? – « un grand moment de fête et de convivialité afin de mieux partager les valeurs du Printemps qui sont aussi celles de la municipalité : l'engagement, la citoyenneté, l'échange, la fraternité, le bénévolat, la solidarité, l'intérêt collectif, la participation, le partage... » Un bien beau programme en vérité, contre lequel, comme en Globalia, il serait vain de s'insurger : qui préférerait une mairie prônant l'indifférence, l'autisme, le rejet de l'autre, la cupidité, l'égoïsme, les intérêts particuliers, l'isolement, l'intolérance ?... Pas même les tibéristes les plus obscurs ! Ce Printemps de la démocratie est une nouvelle occasion de ciseler avec art la « novlangue » introduite par Bertrand Delanoë à Paris. Par exemple, on n'écrit plus les Parisiens, cela fait machiste, mais les Parisien-ne-s. Une nouvelle règle d'accords s'applique quand on évoque les « Parisien-ne-s impliqué-e-s et fraternel-le-s ». Et que font-ils/elles, ces Parisien-ne-s, le 18 juin à Bercy, pour la grand-messe du Printemps de la démocratie ? Eh bien, ils font « connaissance avec toutes les formes possibles de l'engagement, qu'il soit associatif, participatif ou citoyen ». Chaque mot compte : engagement, associatif, participatif, citoyen. Tout en inaugurant le Printemps de la démocratie, il faut déjà se préparer pour la Fête du vélo. Celle du 1er juin 2005 revêtait un relief inhabituel puisque 2 012 enfants ont défilé dans Paris en arborant les couleurs de la ville candidate aux Jeux.
C'est aussi l'esprit olympique qui soufflait, à la mi-juin 2005, sur la Fête des marchés. Le mot d'ordre était entraînant : « Les marchés parisiens affichent leur soutien aux Jeux 2012, jeux écologiques, éthiques et solidaires. » Et l'on glisse ainsi doucement jusqu'à l'été, avec ce Paris-Plage que la planète entière nous envie. Des paillettes, Paris-Plage ? Pas du tout. Souvenons-nous des propos d'Anne-Sylvie Schneider : Paris-Plage, c'est du social, pas des paillettes. Cela s'adresse aux Parisiens qui ne peuvent pas partir en vacances. C'est sûrement au nom du « social » version gauche caviar que la mairie a organisé, le 4 août, un tournoi de pétanque géant à Paris-Plage. À moins que ce ne soit, au contraire, le comble du snobisme. Durant tout l'été, la fête ne s'interrompt jamais entre rallyes, pique-niques et opérations « Paris respire » organisées dans les « espaces civilisés », pour reprendre un autre terme rabâché du Delanoë tel qu'on le parle à l'Hôtel de Ville."

Dans les pantoufles de Tibéri

"Est-ce la franchise qui a présidé au grand débat sur l'eau, en décembre 2003 ? Sous le règne de Chirac, puis de Tibéri, deux groupes seulement avaient la mainmise sur les grandes mannes municipales que sont l'eau et la propreté. Ce règne sans partage de la Générale des Eaux (devenue Véolia) et de la Lyonnaise des Eaux (aujourd'hui intégrée dans le groupe Suez) était régulièrement dénoncé par le leader de l'opposition, un certain Bertrand Delanoë. Celui-ci avait engagé en mars 1997 un recours devant le tribunal administratif pour dénoncer un avenant à la convention qui lie la ville aux deux distributeurs d'eau. Cet avenant découle d'un cadeau fait en 1987 par le maire de Paris Jacques Chirac à la Lyonnaise et à la Générale des Eaux. Explication : la consommation d'eau ne cesse de baisser à Paris depuis des années sous l'effet de plusieurs facteurs, qui vont de la perte de population à la résorption des fuites souterraines. Le chiffre d'affaires des deux géants de l'eau doit logiquement baisser en conséquence. Jacques Chirac leur avait offert, par ce contrat de 1987, une sorte de garantie de revenus qui devait être déclenchée par un vote du conseil municipal .
C'est chose faite sous les auspices de Jean Tibéri le 20 janvier 1997, avec l'avenant no 4, qui permet d'augmenter le prix de l'eau de près de 3 % sur cinq ans afin de combler le manque à gagner que devraient subir les distributeurs. Indirectement, chaque Parisien verse donc, sans le savoir, son obole aux deux rois de l'eau. Et Bertrand Delanoë, fort justement, part en guerre juridique contre cette taxation déguisée qui coûte aux usagers environ 2 millions d'euros par an. Mais une fois devenu maire de Paris, l'ancien opposant décide d'abandonner son recours devant le tribunal administratif, recours qu'il avait toutes les chances de gagner et qui portait sur le remboursement de plus de 10 millions d'euros. Le motif qu'il met en avant pour justifier cette retraite en rase campagne est ahurissant : il aurait été juridiquement impossible de faire payer le trop-perçu aux deux distributeurs, et c'est donc la ville qui aurait dû rembourser ses administrés. Mais, à supposer que ce raisonnement soit valide, ce qui est vrai en 2002 l'était aussi en 1997. Doit-on conclure qu'appauvrir la ville en 1997 relevait du civisme, et que le faire cinq ans plus tard s'apparentait à de l'irresponsabilité ? Comprenne qui pourra..."

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"Sur le ramassage des ordures, la rupture avec le passé s'annonçait brutale. Bertrand Delanoë s'était engagé à mettre fin à la dictature du duopole Générale-Lyonnaise des Eaux, soit en remunicipalisant les tâches, soit en ouvrant les marchés à d'autres entreprises. Un mot d'ordre domine dès 2002, année où plusieurs contrats arrivent à expiration : il faut ouvrir les marchés aux PME. Plusieurs d'entre elles prennent ces bonnes paroles pour argent comptant et répondent donc aux appels d'offres. C'est le cas d'EPES (Entreprise parisienne d'enlèvement et de services), qui effectue déjà une partie de la collecte des « monstres » dans la capitale. Pour commencer petit, elle se positionne sur le lot no 2, qui concerne la collecte quotidienne des déchets ménagers dans les 3e et 4e arrondissements. Et, bonne nouvelle, son offre est considérée comme la meilleure par les services techniques de la ville. Elle est la moins chère (700 000 euros de moins que la suivante, proposée par Nicollin, groupe familial dans lequel Suez a une participation d'environ 40 %) et elle est jugée, toujours par les services, la plus avantageuse en termes de pollution, un critère mis en avant par la municipalité. Las, la commission d'appel d'offres, présidée par l'adjointe au maire Mireille Flam, décide de retenir Nicollin. « L'élargissement des horaires de collecte jusqu'à 9 heures proposé dans les propositions variantes n'est pas acceptable, compte tenu des arrondissements concernés », considère la commission."

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"Ces petites mésaventures ne dissuadent pas le maire de le dire et de le répéter : la transparence règne grâce à lui sur les appels d'offres passés par la ville. Plus de Jean-Claude Méry pour organiser des tournantes entre les entreprises prestataires, plus de marchés concédés à la sauvette contre quelques petites gentillesses. Selon sa formule, Paris est sortie des pages « justice » et « faits divers » dans les journaux. Mais les mauvaises habitudes résistent, parfois, aux plus grandes révolutions. En novembre 2005, Le Perroquet libéré, site anti-Delanoë aux accents très persifleurs, reproduit quelques pages du Bulletin municipal officiel de la ville de Paris (BMOVP), d'une lecture aride mais tout à fait instructive. L'édition du 28 octobre 2005 publie trois appels d'offres relevant tous du même marché : le site Internet officiel de la capitale, paris.fr. Le découpage en trois paquets différents semble déjà s'apparenter à des pratiques anciennes et que l'on pouvait croire révolues. Mais le plus amusant tient dans les délais prévus pour répondre à ces appels d'offres. L'un d'entre eux stipule que la date limite de remise des dossiers par les entreprises désirant répondre est fixée au 31 octobre 2005. Or, le 28 octobre 2005 était un vendredi. Et pas n'importe quel vendredi : celui du pont de la Toussaint. Le 31 octobre était donc un lundi, coincé entre un dimanche et un jour férié, le 1er novembre. Il ne restait plus aux concurrents motivés qu'à faire travailler tout leur personnel pendant la première partie du pont pour éviter d'être hors délai. La modernisation du site Internet ne paraît pourtant pas relever de l'urgence absolue. Mais peut-être s'agissait-il d'une erreur d'étourderie."

L’usine à intox

"Comme dans certaines grandes entreprises où l'image doit être préservée à tout prix, fût-ce celui de la vérité, la stratégie de la mairie de Paris se transforme parfois en usine à intox. Une unité de production qui a embauché depuis l'arrivée de Bertrand Delanoë. La DGIC (Direction générale de l'information et de la communication), bras armé de la communication du maire, était déjà pléthorique du temps de Jean Tibéri. L'opposition de gauche, à juste titre, le lui reprochait assez. Elle s'est enrichie de deux postes d'attachés de presse et de deux autres de chargés de mission. Comme un haut-fourneau, la chaîne de l'information (de la désinformation) doit fonctionner en continu. Le moindre dysfonctionnement, le plus minime défaut de vigilance pourrait provoquer une sorte d'accident industriel.
Aucun adjoint ne dispose de la moindre marge de manœuvre pour communiquer sur ses réalisations. C'est la DGIC qui lui fixe ses rendez-vous, qui définit les messages à délivrer et qui autorise ou non une rencontre avec un journaliste. « Cela donne lieu à pas mal de frictions, raconte la collaboratrice directe d'un adjoint important. Vous décrochez votre téléphone et une attachée de presse qui ne connaît rien au fond du dossier se permet de vous donner des directives, de vous faire des remarques. Si vous avez le mauvais goût de la remettre à sa place, vous êtes sûr d'en entendre parler, et pas en bien, dans la semaine qui suit. Nous sommes plusieurs à avoir mis un certain temps pour comprendre qu'avec Delanoë, la communication a la primauté sur tout le reste. »"


De l’ombre…à l’ombre

"Bertrand Delanoë a également oublié l'une de ses grandes promesses de transparence. Dès le vote du budget 2002 – présenté sous le titre « L'expression, d'une rupture assumée » –, il prend l'engagement de créer une « Commission d'évaluation des politiques publiques », présidée par une personnalité indépendante. Cette institution n'a jamais vu le jour. De même, ce chantre infatigable de la démocratie n'a jamais accepté une proposition faite par la droite, qui pour une fois semblait à la fois simple et convaincante. Par la voix d'une élue, Brigitte Kuster, il lui a été demandé à plusieurs reprises de créer des commissions d'enquête comprenant des élus d'opposition, sur quelques sujets sensibles tels les marchés publics. Il a toujours refusé, considérant que tous les dispositifs de contrôle nécessaires existent déjà, et que la création de nouvelles instances serait à la fois coûteuse et paralysante.
Une réponse à peu près aussi convaincante que lorsque la même élue demande la création d'un véritable Observatoire des déplacements. Il en existe bien un, mais son intitulé est trompeur. Il laisse penser qu'il s'agit d'un organisme indépendant, alors que c'est un simple service de la direction de la voirie de la ville, soumis aux aléas de la hiérarchie. Créé sous Tibéri, cet Observatoire qui n'en est pas un compte le nombre de voitures, de vélos sur les pistes cyclables et donne des indications sur les embouteillages. Autant dire qu'il touche au motif d'exaspération numéro un de nombreux Parisiens. Mais personne, en lisant un tableau dont la légende indique « Source : Observatoire des déplacements », ne peut imaginer que celui-ci est à la fois juge et partie, promoteur de la politique des déplacements et analyste critique de ses résultats. Lors du conseil municipal du 16 décembre 2003, Brigitte Kuster dépose donc un vœu pour demander la création d'un observatoire digne de ce nom, dans lequel soient admis des élus de toutes les tendances et des responsables d'associations. La réplique de Denis Baupin, adjoint aux transports, est tout simplement surréaliste : « Je pense que si vous voulez réellement un organisme indépendant et qui puisse complètement aller dans le sens que vous souhaitez, c'est-à-dire qu'il n'y ait aucun contrôle de qui que ce soit, il ne peut pas être créé par la ville. Si vous souhaitez que se crée un observatoire, trouvez des lieux qui en soient capables (...). Je suis défavorable à ce vœu parce que je ne sais pas ce qu'est un véritable observatoire. » « Je ne sais pas ce qu'est un véritable observatoire » : est-ce l'inconscient de M. Baupin qui se libère un instant, crie ainsi dans l'hémicycle et le trahit ? Peu importe, puisque personne ne relèvera ce morceau d'anthologie."

L’ami des heppy few

"L'Hôtel de Ville est devenu, depuis 2001, une ruche où s'active sans répit le personnel municipal chargé de monter et de démonter estrades, tables et chaises destinées aux réceptions. Avec l'alternance est né le delanoïsme hôtelier, une manière toute simple de faire plaisir au plus grand nombre pour pas cher. Avec la « nouvelle ère », le nombre de réceptions a beaucoup augmenté. De 300 par an environ sous Tibéri, qui n'avait peut-être pas beaucoup d'amis, on est passé à 800 aujourd'hui. Cela va du dîner de gala de la Société de chirurgie thoracique et cardiovasculaire de langue française au Maghreb des livres, en passant par la convention nationale d'Ensemble contre le sida, la soirée de gala de Douleurs sans frontières, la fête de l'EFAP (École française des attachés de presse) ou encore le dîner annuel de la fondation écologiste WWF. La candidature de Paris aux jeux Olympiques de 2012 a permis aux entreprises partenaires de profiter du cadre féerique offert par la mairie. La société Accenture a ainsi convié ses anciens cadres à un cocktail dînatoire de 400 personnes au cours duquel Paris 2012 et le partenariat avec Accenture étaient longuement présentés. Et le couturier Givenchy, qui devait habiller le personnel d'accueil des JO, a organisé son défilé à l'Hôtel de Ville, qui a aussi accueilli, dans l'auditorium situé au sous-sol, l'élection de Miss Transexuel-le en mai 2005."

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"Depuis des années, un lieu attire beaucoup de convoitises. Situé sur la berge droite de la Seine, il est baptisé par les techniciens d'un nom peu élégant : la « culée » du pont Alexandre-III. Mais il recèle une petite merveille : une salle de 1 600 mètres carrés toute en pierre et en poutres métalliques. Elle a servi, du temps de Jean Tibéri, à héberger quelques expositions ou manifestations mais n'était plus utilisée depuis. Le Conseil de la jeunesse du 8e arrondissement avait demandé il y a longtemps déjà de pouvoir y donner des concerts, mais la ville, à laquelle appartient cet espace, ne s'était même pas donné la peine de répondre. C'est qu'elle avait un meilleur projet. En novembre 2005, le conseil de Paris a voté une « autorisation à monsieur le maire de Paris de signer une convention donnant droit à l'occupation de locaux couverts de la culée rive droite du pont Alexandre-III, située port des Champs-Élysées, afin d'y exploiter un espace événementiel dédié à la musique et à la promotion de jeunes artistes ». Cet intitulé officiel dit tout mais ne dit rien. Car le bénéficiaire de cette concession de onze ans est Élie Semoun. L'humoriste appartient au tout premier cercle, celui des intimes. Et la destination du lieu est présentée sous son meilleur jour : « Espace événementiel dédié à la musique et à la promotion des jeunes artistes. » Cela fait culturel, pas commercial. Même si ce lieu, baptisé Show Case, n'est pas encore aménagé, il semble bien qu'un de ses éléments les plus attractifs soit un bar. Un bar musical, peut-être, mais un bar quand même. Une autre manière d'écrire l'histoire pourrait donc être : le maire de Paris a fait attribuer à son ami proche Élie Semoun l'exploitation d'un lieu classé Monument historique, situé en bord de Seine, à deux pas des Champs-Élysées, pour en faire un bar musical. Même exposé ainsi, tout cela n'a rien d'illégal pourvu que la procédure ait été respectée. Cela s'appelle juste du copinage."